On a parlé Goncourt, politique et Double Cheese Bacon XXL avec trois lycéens

CULTURE Quelque 450 lycéens ont rencontré jeudi douze auteurs avant d’élire le lauréat du Goncourt des lycéens qui succédera à David Foenkinos le 17 novembre prochain…

Annabelle Laurent

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Augustin, Emma et Liam, le 8 octobre 2015 dans le Grand Auditorium de la BNF, à la rencontre régionale du Goncourt des Lycéens.
Augustin, Emma et Liam, le 8 octobre 2015 dans le Grand Auditorium de la BNF, à la rencontre régionale du Goncourt des Lycéens. — ALAURENT/20MINUTES

Que s’est-il passé pour que d’une discussion sur le Goncourt, on se retrouve à saluer le délice qu’est le Double Cheese Bacon XXL de Burger King ? On n’a pas bien compris nous-mêmes. Notre mini-panel -trois lycéens sur 2.000 au total - l’a décidé pour nous. Le grand auditorium de la BNF, à Paris, vient de se vider, après une matinée de débat avec Christine Angot, Alain Mabanckou, Thomas B. Reverdy, Nicolas Fargues et Nathalie Azoulay, tous en lice pour le Goncourt des Lycéens.

On retient trois lycéens captifs: Augustin, Liam, Emma. Leurs classes se sont inscrites au prix, ils n’ont pas vraiment eu le choix. Résultat: théoriquement, ils ont 14 livres à lire en trois mois. Alors, on s’y prend comment pour tout lire? On ne lit pas tout. «Faut être réaliste», lance Liam, 15 ans, en seconde au lycée Claude de France de Romorantin (Loir-et-Cher) soit «entre rien du tout et nulle part», pour le citer. Pour l’instant, leurs scores sont ex-æquo : trois livres lus chacun, à un peu plus d’un mois de la délibération du 17 novembre.

«Totalement inculte»

Ils ne partent pourtant pas du même point. «Avant le Goncourt, j’avais dû lire trois romans dans ma vie», lâche Liam, grand amateur «de BD et de docus». Stupéfaction des deux autres. Le beau-père d’Emma est écrivain, sa mère journaliste, elle est «née là-dedans», les parents d’Augustin l’ont «beaucoup fait lire». En terminale au lycée Condorcet à Paris, Emma se souvient avoir pleuré en lisant Les Liaisons dangereuses, «ou c’était peut-être pendant La Princesse de Clèves». Liam nous glisse: «J’ai l’impression d’être totalement inculte.»

Ça ne l’empêche pas de s’animer quand on lui demande ce qu’il attend d’un roman. Petit Piment d’Alain Mabanckou l’a captivé, c’est son grand favori. Au sujet d’Un amour impossible de Christine Angot, il se lance, vibrant: «C’est un des seuls romans pour lesquels j’ai eu des sentiments. J’ai lu 150 pages avant de réaliser que j’en étais déjà là. J’ai été happé. Et au moment où ça bascule, tu poses le livre, tu t’allonges. Et tu hurles, tellement c’est ignoble.» Il poursuit: «Pour moi, un bon livre, c’est indescriptible, ça me prend. Et je suis dans l’incapacité totale d’expliquer pourquoi.»

Vieux croûtons

Il faudra primer un livre qui puisse «parler à tout le monde, estime Augustin, 15 ans, en 1re L au lycée Rabelais de Meudon (Hauts-de-Seine). Aux jeunes, aussi, pas qu’aux élites ou aux intellectuels». Mais du coup, que la sélection initiale vienne des lectures d’été des Académiciens du Goncourt, ça ne les gêne pas ? «Oh, je leur fais confiance… C’est pas juste des vieux croûtons.»

«Justement, c’est tout l’intérêt du Goncourt des lycéens, ajoute Liam. Que ça soit élu par les jeunes crée une confiance. Parce que lire, c’est aussi un coût. Vingt euros, c’est pas rien.» «C’est quatre grecs», se marre Augustin.

Lui plébiscite Boualem Sansal et son 2084 en lice pour presque tous les grands prix littéraires. «Pour l’univers qu’il a créé: un nouveau Dieu, un nouveau prophète… Et puis c’est une critique ouverte de l’extrêmisme religieux. Le pire dans le roman, c’est que tout le monde est content!»

Augustin, Emma et Liam. ALaurent/20Minutes. 

C’est beau mais c’est chiant

Emma vote Nathalie Azoulay, et son Titus n’aimait pas Bérénice. «C’est beau, mais c’est chiant. Ça peut être beau et chiant ! L’écriture est très froide et très saccadée, ça parle d’amour et de tristesse… » Elle poursuit en citant Zola, Aragon… et Liam détourne le regard.

Mais alors, pas de sacrifices, donc? Pas de marathon de lecture, quitte à louper des soirées? «Oh non.» Emma compte «profiter des heures de trou. Et lire au fond de la classe quand un cours me fait vraiment chier». Liam est «obligé d’arrêter les jeux vidéo». Il poursuit, l’oeil malin: «J’ai fait une dépression la semaine dernière. Mais ça va mieux.» Conseil d’Augustin : «Fais comme-moi, une heure de lecture, une heure de jeux en récompense.»

«T’es communiste?»

Minute orientation. Qui se voit écrivain ? Emma «écrira un livre», elle a «déjà quatre scénarios dans la tête. De livres ou de films». Mais ça, c’est quand elle aura décidé de la première étape. «Je veux être avocate, photographe ou actrice.» Tout un programme. Pour Liam, ce sera la politique. Emma: «T’es communiste?» Il acquiesce. «J’étais sûre.» On lui montre l’écusson Anarchie qu’il a cousu à l’épaule. «Ah j’avais même pas vu! ça se voit à ta tête!» C’est dit gentiment. Liam le prend bien. On commence à être sérieusement perdu.

Emma enchaîne «moi, je m’en fous de la politique», puis «il faudrait que ça vienne du peuple», et enfin «il faudrait rappeller que la vie, c’est qu’un passage. On devrait pas se prendre la tête avec l’économie, et les bouteilles de Coca à 4 euros, parce qu’à ce prix-là tu peux plus vivre». Liam dit qu’il a fait une croix sur le McDo, «éthiquement, et parce que la bouffe est dégueulasse.» Objection d’Augustin, outré: «Il faut au moins que tu testes le Double Cheese Bacon XXL de Burger King. Génial.» On veut l’avis de Bernard Pivot.