Picasso: Rien ni personne ne peut lui échapper

EXPOSITION Le Grand Palais consacre une exposition à l'impact de Picasso sur les artistes qui sont arrivés après lui. Et il est phénoménal...

Benjamin Chapon

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Vue de l'exposition PicassoMania aux galeries nationales du Grand Palais, à Paris, le 6 octobre 2015 Lancer le diaporama
Vue de l'exposition PicassoMania aux galeries nationales du Grand Palais, à Paris, le 6 octobre 2015 — GINIES/SIPA

Sept ans après l’exposition à succès Picasso et ses maîtres, le Grand Palais propose la suite logique, PicassoMania, ou Picasso et ses suiveurs. L’exposition (jusqu’au 29 février 2016, à Paris) explore l’héritage de l’œuvre de Picasso chez les artistes contemporains et démontre en quoi l’artiste a toujours été, d’une manière ou d’une autre, à l’avant-garde.

Vue de l’exposition PicassoMania aux galeries nationales de Grand Palais à Paris - GINIES/SIPA
 

L’exposition pose en creux la question : « Quel artiste n’a pas été inspiré par Picasso ? » Pour Didier Ottinger, commissaire général de l’exposition, il n’est pas besoin d’aller « jusqu’au mouvement appropriationniste new-yorkais qui exposait des copies de maîtres de l’art moderne, pour voir à quel point l’œuvre de Picasso a une survivance très puissante dans l’imaginaire collectif. »

Le directeur adjoint du Centre Pompidou cite, pour appuyer son propos, Les demoiselles d’Avignon : « C’est un tableau fondateur de l’art moderne mais c’est aussi une scène de bordel qui utilise l’image de masques africains. Le tableau a été revu par les gender studies et post-colonial studies et a suscité de nombreux commentaires et œuvres réponses. » Il en va de même avec Guernica, tableau symbole des mouvements antiguerre. « Pendant la guerre du Vietnam, une pétition demandait à Picasso de faire décrocher Guernica en solidarité avec les victimes civiles de bombardements. »

Picasso dans les têtes

Tout comme il est difficile d’être antiguerre, il est difficile d’être anti-Picasso. Qu’un artiste reconnaisse s’être construit contre Picasso et il passera, au mieux, pour un grincheux. Qu’il affirme qu’il n’y a rien de Picasso dans son œuvre et il verra celle-ci scrutée uniquement à cette aune. On n’échappe pas à Picasso et cette exposition le démontre, qui ne présente aucun artiste non-picassien, si tant est qu’ils existent. « On ne peut pas éviter Picasso, affirme Diana Widmaier-Picasso, commissaire de l’exposition. C’est un inconscient collectif. »

Si la visite de l’exposition commençait par la boutique, on la pénétrerait avec la solide certitude que Picasso est effectivement un pilier de la culture de masse. Les nombreux goodies le démontrent, de sa Colombe de la paix déclinée en magnets à sa mythique marinière reproduite à l’identique par la marque Saint-James. « Pour le grand public, un visage vrillé qui présente la face et le profil à la fois, ça devient « Un Picasso », estime Didier Ottinger. Très tôt on voit surgir des images proliférantes de ces portraits « à la Picasso » déclinés en poster. » Les vidéastes, les architectes, les designers, les publicistes ont adopté le langage Picasso.

Parmi toutes les générations d’artistes ayant digéré l’héritage de Picasso, les pop artists sont les plus symptomatiques de la puissance de l’impact de son œuvre sur la création mondiale. « A un moment, il y a eu une substitution de Picasso à Duchamp comme figure tutélaire de l’art contemporain, raconte Didier Ottinger. Quand ils inventent le pop art en réalisant l’inventaire de la culture de masse, les Lichtenstein, Warhol et Erro ne peuvent pas rater Picasso. En voulant s’en inspirer, le jeune Lichtenstein s’est heurté au danger de l’approche de Picasso quand on n’est pas artistiquement mûr : c’est faible. Et il le sait. Des années plus tard, quand il aura trouvé son langage de la simplification formel, il opérera un retour à Picasso avec des œuvres allusives mais qui sont de vrais Lichtenstein. »

Picasso dans les cœurs

L’image du monstre ultra-créatif et productif pourrait sembler intimidante et avoir provoqué des sentiments de rejets chez les artistes. D’après Diana Widmaier-Picasso, qui a conduit des dizaines d’entretiens avec des artistes contemporains pour préparer l’exposition, c’est tout l’inverse. « De manière paradoxale, Picasso n’est pas un artiste écrasant mais plutôt stimulant. Les artistes contemporains disent souvent que son œuvre leur a donné envie de créer. » On retrouve d’ailleurs le même discours chez les femmes de la vie de Picasso qui décrive un homme omniprésent, un Minotaure, mais aussi un libérateur, un maïeuticien du libre arbitre.

Dans une vidéo à plusieurs voix qui accueille le visiteur de l’exposition, des artistes racontent en quoi Picasso est une inestimable source d’inspiration. « Il m’a donné la liberté de comprendre mon intuition », explique l’architecte Frank Gehry. Pour George Condo, il dévoile « l’infinie ressource que l’artiste a au bout de ses doigts. » La créativité de Picasso est « encourageante et véhicule, même inconsciemment, un espoir » estime le réalisateur Julian Schnabel. « Il nous donne une leçon d’humilité avec sa manière de détruire et réinventer sans cesse son œuvre », raconte Sarah Sze.

L’exposition suit « l’évolution du goût » selon Diana Widmaier-Picasso. Agnès Varda aurait préféré que l’exposition s’appelle Picasso Love parce que « ce n’est pas possible de ne pas l’aimer, cet artiste-là. »