A Avignon, «il faut former le public à regarder des spectacles russes»

Propos recueillis par Alice Antheaume

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Le Palais des Papes le 16 juillet 2006 à Avignon
Le Palais des Papes le 16 juillet 2006 à Avignon — Anne-Christine Poujoulat AFP

Bernard Faivre d’Arcier, directeur du festival de théâtre pendant seize ans, mais spectateur avant tout, vient d’écrire «Avignon vu du pont, 60 ans de festival» (éd. Actes Sud). Interview.

Le festival d’Avignon est-il aussi international qu’on le prétend?
Au départ, Avignon était un festival franco-français. Mais depuis les années 1980, c’est vraiment devenu un festival international, avec des compagnies étrangères.

Par rapport au festival de Cannes, le qualificatif «international» semble un peu exagéré pour Avignon, non?
On ne peut pas comparer Avignon à Cannes. A Cannes, les films sont sous-titrés, ce qui permet d’apprécier l’histoire, même si elle n’est pas dans sa langue maternelle. A Avignon, il n’y a pas de sous-titrages. Il faut former le public à regarder des spectacles russes. Pour les aider, on distribue des programmes en français au moment de la représentation, et surtout, des sur-titres sont projetés. Mais rien n’est calé à l’avance, contrairement à un film. Il faut, pour chaque spectacle, une personne dédiée aux sur-titres avec son ordinateur qui va faire le travail en temps réel, selon la respiration du comédien et son débit. C’est chaque fois différent.

Vous avez dirigé le festival pendant seize éditions, de 1980 à 1984 puis de 1993 à 2003. Quels souvenirs marquants en gardez-vous?
A la soirée d’ouverture de l’édition 1993, on donnait «Don Juan» en plein air. Au milieu de la pièce, Don Juan apostrophe le ciel. On avait prévu un coup de tonnerre en régie mais cela n’a pas été nécessaire, puisqu'un vrai orage a interrompu le spectacle. C’était la revanche de la nature sur la culture! Une autre fois, dans les années 1980, on donnait «Macbeth». Les comédiennes étaient habillées avec de grandes robes Jean-Paul Gaultier. Or le mistral soufflait si fort qu’elles ne tenaient plus scène. On aurait dit la marine à voile. C’est vous dire la fragilité du spectacle vivant. Mais les anecdotes avec les comédiens sont des moments forts également. En 1999, Philippe Torreton, qui interprétait «Henri V» de Shakespeare, avait perdu sa voix. On lui faisait des piqûres en coulisses, il était soigné par des gens issus du public qui défilaient comme ça dans les loges. Il y avait notamment une kinésithérapeute russe qui avait des méthodes très musclées.

Pourquoi avez-vous arrêté de diriger le festival d’Avignon?
Jean-Jacques Aillagon, ministre de la culture en 2003, a mis un terme à mon mandat. Le motif officiel étant qu’il fallait que je passe la main puisque j’avais déjà fait beaucoup de festivals, mais je pense que ce n’était qu’un prétexte. A l’époque, il voulait nommer un metteur de scène comme directeur car il tenait à mettre un artiste à la tête d’Avignon. Peut-être Patrice Chéreau, peut-être Alain Platel... Mais il avait oublié qu’un artiste ne peut pas à la fois travailler ses mises en scène et gérer l’organisation d’un festival. Au bout de quatre mois, il s’en est aperçu et mes successeurs, Vincent Baudriller et Hortense Archambault, ont finalement été nommés. Mais ce ministre n’avait pas bien compris ce que c’était que le spectacle vivant.

A voir : Le festival d'Avignon, du 6 au 27 juillet.