«Délivrances»: Racisme, enfance, magie... La recette secrète de Toni Morrison

RENTREE LITTERAIRE La romancière américaine sort « Délivrances » (Christian Bourgois) où elle reprend ses thèmes de prédilection…

Laure Beaudonnet

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Toni Morrison, le 27 mai 2014 au Hay Festival
Toni Morrison, le 27 mai 2014 au Hay Festival — REX/REX/SIPA

Court, incisif, mais toujours aussi puissant. Avec Délivrances, publié le 20 août par Christian Bourgois, Toni Morrison offre un roman surprenant qui semble rompre avec ses habitudes littéraires, et pourtant. Pour la première fois, l’auteure américaine, 84 ans, place son intrigue dans l’Amérique contemporaine – Lula Ann, rebaptisée Bride, une sublime Afro-américaine rejetée par sa mère prend sa revanche sur le passé. Un conte initiatique saupoudré de réalisme magique, si cher au prix Nobel de littérature 1993. Toni Morrison fait, comme toujours, du neuf avec du vieux, recyclant brillamment sa recette littéraire. Pour comprendre le goût si spécial qui parfume ses ouvrages, 20 Minutes, accompagné de sa traductrice Christine Laferrière, fait l’inventaire des ingrédients « made in Morrison ».

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Une pincée de racisme

« Le racisme est ancré dans l’ADN des Américains », soulignait Toni Morrison en 2012 à la sortie de Home dans une interview pour Marianne. Observatrice (et victime) des préjugés de la société, elle en fait l’ingrédient majeur de son œuvre. Le ségrégationnisme des années 1950 dans Home, l’esclavage dans Beloved, la haine de soi dans L’œil le plus beau… Ici, le racisme s’invite dans le salon familial. Les préjugés et « l’inconscient collectif des Américains conditionnent les relations entre cette mère et sa fille », pointe sa traductrice, Christine Laferrière. Dans son enfance, traumatisée par la noirceur de sa peau, à l’origine de la séparation de ses parents, Bride accuse à tort une femme blanche de viol pour attirer l’attention de Sweetness, sa mère, « une mulâtre au teint blond ». Celle-ci est raciste envers sa propre fille à la manière d’un Blanc vis-à-vis d’un Noir.

Une cuillerée d’enfant maltraité

Le meurtre, la maltraitance, le viol. De Home – où un soldat tue un enfant en Corée- à Beloved – où Seth tue sa propre fillette par amour –, en passant par l’abandon de l’enfant dans Un don, la figure de la mère est floue, ambivalente. Et Délivrances ne déroge pas à la règle. Si la mère ne maltraite pas Bride à proprement parler, « elle se sert de l’argument de la méchanceté des Blancs pour justifier sa propre méchanceté, reprend Christine Laferrière. Et elle la punit sans la toucher ». Les enfants sont malmenés par le monde des adultes, portant les stigmates du traumatisme, comme Rain, adoptée par un couple de hippies que Bride rencontre sur sa route, qui a été abusée sexuellement.

Une dose de surnaturel

Un peu de magie pour panser les plaies. Beloved surfait déjà sur le « réalisme magique », aux frontières du fantastique, avec l’apparition d’un personnage mystérieux qui semble incarner le bébé égorgé. Sur les pas du Chant de Salomon où la petite fille n’a pas de nombril, Bride retombe physiquement dans l’enfance (perdant sa poitrine et toutes ses caractéristiques féminines) pendant son voyage centré sur la recherche de son fiancé, Booker. « Elle redevient femme peu après l’avoir retrouvé », pointe Christine Laferrière. L’indifférence de l’entourage à ses transformations crée le mystère. Le retour à l’enfance « permet à Bride de mieux repartir », de devenir encore plus femme. Toni Morrison s’interroge surtout sur la façon « dont on devient adulte au XIXe siècle », précise-t-elle au Figaro Madame.

Un gros morceau de revanche

Dans Délivrances, comme son titre l’indique, il est surtout question de libération. Les personnages prennent, chacun à leur manière, une revanche. Bride tire avantage de la couleur de sa peau, devenant une femme sublime. Booker se libère de son deuil obsédant. Et Sofia Huxley, libérée de prison après avoir été condamnée à tort, décharge sa colère contre Bride. « Elle ne prend pas plaisir à se venger, elle laisse l’animal qui est en elle se défouler. Et on découvre qu’elle aussi a eu une enfance difficile », pointe la traductrice. La victime innocente et l’accusatrice ont finalement plus de points commun qu’il n’y paraît.