Robert Capa et ses clichés du Débarquement au cœur d'une polémique

PHOTO Un ancien critique du « New York Times » s’efforce depuis plus d’un an à démystifier le célèbre photographe de guerre…

Clio Weickert

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L'un des célèbres clichés de Robert Capa le 6 juin 1944 à Omaha Beach
L'un des célèbres clichés de Robert Capa le 6 juin 1944 à Omaha Beach — FILIPPO MONTEFORTE / AFP

Il est mondialement connu pour avoir immortalisé le Débarquement, le 6 juin 1944 à Omaha Beach. Soixante et onze années plus tard, Robert Capa, ou plutôt sa mémoire, se voient perturbés par une vive polémique. Un ancien journaliste du New York Times veut faire descendre le légendaire photographe de guerre  de son piédestal, qu'il accuse d’avoir menti sur ses célèbres clichés du D-DAY.

L’acharnement d’un ancien critique du New York Times

Depuis juin 2014, une enquête tient plus qu’à cœur à A.D. Coleman : démonter le mythe Capa. Initiée sur l’intuition de J. Ross Baughman, un photojournaliste américain, détenteur du fameux prix Pulitzer, l’investigation est relayée depuis un an sur « Photocritic International », le blog de Coleman, via une quarantaine de posts. Ancien critique photo du New York Times et historien, depuis plus d’un an, A.D. Coleman se démène pour faire entendre sa vérité. Robert Capa, mondialement reconnu pour ses clichés et pour avoir bravé la mort à maintes reprises sur des zones de conflit, notamment lors de la guerre d’Espagne en 1936, aurait eu une « crise de nerfs » lors du D-DAY.

La version officielle pointée du doigt

Deux versions des faits s’opposent alors sur le déroulement de ce 6 juin 1944. Commençons par la version officielle de Robert Capa. Aux côtés des soldats de la compagnie E, le photographe débarque sur la plage de Omaha Beach et fixe à jamais ce débarquement historique à travers son objectif. Au bout d’1h30, Capa quitte soudainement les lieux, pris d’une soudaine panique, « Tout à coup, j’ai compris que je m’enfuyais », tel qu’il le conte lui-même dans son autobiographie Juste un peu flou, comme le rapporte Télérama. Il envoie alors ses quatre pellicules -106 photos — au bureau londonien du magazine Life, alors dirigé par John Morris, qui confie le développement à un jeune laborantin de 15 ans. Mais dans la précipitation, le jeune homme commet l’irréparable et fait fondre l’émulsion de la pellicule. Un seul rouleau est sauf, celui des onze clichés qui nous restent aujourd’hui.

La version de A.D. Coleman et la « crise de nerfs »

Mas cette version ne plait pas à A.D. Coleman et ses confrères. Selon eux, Robert Capa n’aurait jamais pris ces 106 photos du D-DAY, pour la simple et bonne raison que le photojournaliste aurait été victime d’une « crise de nerfs » à Omaha Beach et aurait décampé au bout de 30 minutes seulement. La gaffe du laborantin ne serait que pure invention, sortie tout droit du cerveau de John Harris pour protéger l’image de son magazine et la réputation de Capa. C’est pour cela qu’aujourd’hui, après une enquête certes fournie et minutieuse, qu’A.D. Coleman accuse Robert Capa, John Morris, Life, l’agence Magnum (cofondée par le photojournaliste en 1947), l’International Center of Photography de New York et bien d’autres, d’avoir monté un complot afin de mystifier Capa et d’en tirer profit.

Un enquêteur susceptible

Acharné, A.D. Coleman ne supporte pas les avis opposés. Sur Twitter, l’ex critique photo distribue les bons et mauvais points aux journalistes ayant écrit sur le sujet. Libération s’en sort haut la main (« juste », « bien documenté »), le Figaro est toléré (« un avis contrasté »). Quant au Monde (« une nouvelle attaque ») et Télérama… A.D. Coleman a pris en grippe le magazine culturel, ne supportant pas les quelques doutes émis quant à cette hypothèse complotiste. L’homme est allé jusqu’à envoyer une lettre à la directrice de la rédaction deTélérama, pour dénoncer l’égarement de l’auteure de l’article. Une missive bien entendu publiée sur son blog.

 

Un historien et ancien critique quelque peu susceptible donc. Mais au final, l’important ne réside-t-il pas dans le fait que Robert Capa se trouvait à Omaha Beach ce jour-là, et qu’il est l’un des seuls à avoir immortalisé ce moment historique ? Crise de nerfs, ou non ?