Hélène Darroze: «A candidature égale, je prendrais plus facilement une femme»

INTERVIEW Élue meilleure femme chef au monde pour l’année 2015, Hélène Darroze recevra son prix ce lundi 1er juin à Londres. «20 Minutes» l'a rencontrée dans son restaurant parisien... 

Annabelle Laurent

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Hélène Darroze dans les cuisines de son restaurant éponyme, le 23 avril 2015.
Hélène Darroze dans les cuisines de son restaurant éponyme, le 23 avril 2015. — PATRICK KOVARIK / AFP

« Meilleure femme chef au monde. » Hélène Darroze ne recevra officiellement son prix que ce lundi 1er juin à Londres, mais le mot s’est déjà répandu. Au 7 rue d’Assas, en parcourant les salles de son restaurant ouvert en 1999 à son arrivée des Landes, on peine à identifier toutes les langues.

« Les gens arrivent de partout, les retombées internationales sont impressionnantes », confirme la chef de 48 ans quand nous la retrouvons à l’étage, dans son bureau étriqué aux vitres donnant sur les cuisines. Avec ce sourire franc et cette fermeté connue des fans de Top Chef, et l’espoir que ce prix inspire la nouvelle génération.

Fallait-il un prix (créé en 2011) destiné uniquement aux femmes cheffes ?

Oui, parce qu’on est très peu nombreuses dans ce milieu. C’est une réalité qu’on vit tous les jours. Si on peut à travers ce genre de récompenses inspirer, faire rêver ou créer des vocations, c’est super.

Vous avez vous-même manqué de modèle ? 

Il n’y a pas eu de grande cheffe qui m’ait vraiment inspirée, en effet. A l’étranger, j’aime beaucoup Nadia Santini [meilleure cheffe en 2013] et Annie Feolde : mais ce n’est pas vraiment la génération au dessus… L’autre jour, une jeune fille qui faisait l’école hôtelière m’a arrêtée dans la rue et m’a dit : « Vous êtes mon modèle. » C’est émouvant !

Comment fait-on pour essayer de valoriser la place des femmes dans le milieu ?

On attend les candidatures ! Il y en a peu… J’essaie d’avoir le plus de femmes possible, alors à candidature égale, je prendrai plus facilement une femme. A un moment donné ici, on avait 50 % de femmes. En ce moment, elles sont deux en cuisine, sur 10. Avec une femme en pâtisserie, cela fait 3 sur 12. A Londres, il y a deux femmes en pâtisserie, une seule en cuisine, donc 3 sur 14…

Comment expliquez-vous cette proportion encore faible de femmes cheffes ?

A un moment donné, elles font des choix, qui souvent sont tournés vers l’enfant et la famille, ce que je peux très bien comprendre. Pour moi, ce ne sont que des barrières que les femmes se mettent elles-mêmes et il n’y a aucun problème de misogynie ou de machisme, ce sont des choses qui ne me parlent pas du tout.

Vous n’en avez jamais souffert dans votre carrière ? 

A aucun moment. Mais je n’ai jamais voulu être un mec. Quand je ne pouvais pas porter un truc, je demandais très poliment de l’aide et ça s’est toujours très bien passé. Je n’ai jamais eu de railleries, de moqueries, au contraire : le fait que je sois une femme m’a aidée à tous les stades de ma carrière, même quand j’étais stagiaire commis chez Ducasse. Parce que je n’ai jamais cherché à être autre chose que moi-même. J’ai peut-être été très chanceuse et je suis aussi de nature positive ! Je suis très amie avec la pâtissière Christine Ferber, convaincue, elle, que c’est difficile pour une femme, mais elle a commencé vingt ans avant moi…

Hélène Darroze et l’ensemble de son équipe devant son restaurant éponyme à Paris, le 23 avril 2015. - PATRICK KOVARIK/AFP

Vous êtes issue de quatre générations de cuisiniers dans une auberge familiale à Mont-de-Marsan, votre frère devait prendre le relai…

Seule ma grand-mère a été cuisinière. On était au début des années 1990 et ma famille a plutôt pensé à mon frère. Mais quand mon choix a été fait, ils m’ont encouragée, ce n’était pas une rébellion. Et j’ai fait une école de commerce parce qu’à l’époque, la cuisine était une voie de garage…

Cela vous a aidée ?

Oui mais j’ai du coup des lacunes en termes de technique, c’est certain. Par contre, je cuisine avec beaucoup plus d’instinct, justement parce que je n’ai pas appris. Je suis beaucoup plus à l’écoute de mes émotions que de la technique.

L’instinct est souvent considéré comme « féminin ». Vous pensez que les hommes et les femmes cuisinent différemment ? 

Oui, je pense. Je pense qu’on cuisine beaucoup plus instinctivement. On est plus à l’écoute de nous-mêmes, de notre sensibilité, de nos émotions et de notre instinct. Les hommes sont beaucoup plus dans la technique et la volonté de démontrer quelque chose, un savoir-faire.

Que direz-vous à vos deux filles [vues dans un épisode de Top Chef] si elles veulent suivre votre exemple ? 

Je les encouragerai… en les mettant en garde. Papa m’avait dit : « Sois juste consciente que tu travailleras quand les autres s’amuseront. » Ça n’a pas été toujours facile, mais j’ai cette chance inouïe de pouvoir faire de ma passion mon métier.