Kamasi Washington offre avec «The Epic» un album monumental de jazz

MUSIQUE Le premier album de ce Californien de 34 ans est une des plus étonnantes surprises musicales de l'année...

Joel Metreau

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Le saxophoniste Kamasi Washington.
Le saxophoniste Kamasi Washington. — Mike Park

172 minutes, un orchestre de 32 musiciens, un chœur de 20 personnes, et au milieu, Kamasi Washington et son groupe West Coast Get Down. The Epic, triple album composé par le saxophoniste ténor Kamasi Washington, a tout d’un monument du jazz. A 34 ans, ce Californien réalise un coup d’éclat avec son premier disque. Ayant grandi dans le quartier d’Inglewood, à Los Angeles, le chemin vers la réussite n’était pas tout tracé. « Le quartier était dangereux et violent, raconte-t-il à 20 Minutes. Il y avait beaucoup de pression de la part des gangs pour les rejoindre, et la musique m’a aidé à m’en sortir ».

De la batterie au saxo

La chance aussi à des parents profs, le père de musique, la mère de chimie, tous deux l’encourageant dans sa carrière musicale. « Quand je voulais sortir pour jouer tard dans la nuit, mes parents comprenaient que c’était ça aussi la vie d’un musicien, il n’y avait pas de couvre-feu », se souvient-il. Son premier instrument ? Une batterie à l’âge de deux ans, puis le piano et enfin la clarinette comme l’exigeait son père. A 12 ans, il trouve son fétiche : « Alors que mon père avait laissé traîner son saxo, j’ai commencé à l’utiliser et il m’a finalement laissé jouer de cet instrument. »

De Niggaz Wit Attitudes à Art Blakey

Le premier disque qu’il a acheté, c’était un album des rappeurs Niggaz Wit Attitudes, étendards du gangsta rap. Le premier morceau de jazz dont il tombe amoureux, c’est un cousin qui lui avait filé sur une cassette : Art Blakey, Like someone in love. En même temps, il étudie les autobiographies du militant Malcom X et de l’abolitionniste Frederick Douglass : « J’ai compris comment la société a poussé les Afro-américains dans un coin sombre et comment la musique permettait à certains de s’en échapper. J’ai compris que je voulais faire de la musique qui guide les gens hors de l’obscurité. » Il se jette à corps perdu dans le jazz. Sans le masochisme du batteur de Whiplash, sourit-il. Cela dit, « il faut se dévouer, la musique était tout pour moi entre mes 13 et 20 ans, une obsession. » Une passion qui le mène à la très prestigieuse Hamilton High School.

De Snoop Dogg à Kendrick Lamar

Hors des gangs, le saxophoniste s’est entouré de compagnons de route, des musiciens qu’il connaît quasiment depuis l’enfance. « On s’est influencés les uns les autres. Et notre succès vient du fait qu’on s’est encouragés tout du long. » Avec sa bande, il prend la route des tournées avec Snoop Dogg, Nas, Raphael Saadiq, Lauryn Hill, Chaka Khan… Plus récemment, il vient de collaborer à l’album To pimp a butterfly du rappeur Kendrick Lamar. En 2008, il croise le chemin d’un musicien-producteur qui lui propose de signer un album sur son label Brainfeeder. C’est Flying Lotus, petit neveu de la pianiste Alice Coltrane, elle-même épouse du saxophoniste John Coltrane.

« "Fais-ce que tu veux", m’a dit Flying Lotus. J’avais envie d’être ambitieux, de voir grand. » Il réunit sa dizaine d’amis du West Coast Get Down. « En décembre 2011, on s’est tous enfermés, on a annulé nos shows, et on a enregistré pendant 30 jours de 10h à 2h du matin, on travaillait sur huit projets, il en est sorti près de 200 morceaux ». Au final, pour lui-même, il en conserve 17 et les enrobe de chœurs et de cordes. « L’un de mes morceaux favoris, c’est la Symphonie de psaumes de Stravinsky », confie-t-il. Dans un grand maelström cosmique, The Epic traverse parfois les frontières des genres : jazz, soul, classique, funk, hip-hop… Malgré sa longueur, cette odyssée musicale emporte à chaque mouvement, on y trace des lignes entre les morceaux comme des constellations avec les étoiles.