«Puppygate»: La polémique déchire écrivains et fans de science-fiction aux Etats-Unis

LITTERATURE Depuis début avril, les prix Hugo, les plus prestigieux de la science-fiction et de la fantasy américaines, sont secoués par un psychodrame, dans lequel même l’auteur de «Game of Thrones», George R.R. Martin, s’est impliqué…

Joel Metreau

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George R.R. Martin, aux
Writers Guild Awards, à Los Angeles, le 14 février 2015. Lancer le diaporama
George R.R. Martin, aux Writers Guild Awards, à Los Angeles, le 14 février 2015. — Rob Latour/REX/REX/SIPA

Les prix Hugo, prestigieuses récompenses de science-fiction et de fantasy, se trouvent pris dans une énorme polémique. Au point que des auteurs nommés pour ces prix remis le 22 août prochain ont demandé à ne plus concourir... Même George R.R. Martin, l’auteur du Trône de fer a pris position sur l'affaire via son blog en qualifiant la polémique de «Puppygate». Comment en est-on arrivé à discréditer ce prix, qui par le passé, a récompensé les auteurs anglophones comme Isaac Asimov, Ursula K LeGuin, Arthur C. Clarke, J.K. Rowling, Neil Gaiman, Dan Simmons…?

J.K. Rowling avait reçu le Prix Hugo du meilleur roman en 2001 pour Harry Potter et la Coupe de feu. - Evan Agostini/AP/SIPA

 

Les conservateurs contre les progressistes

A l’origine de la polémique, l’intense lobbying mené par deux groupes qui avaient réussi à placer leurs auteurs de prédilection parmi les nommés. Le premier groupe, celui des «Sad Puppies», emmené par Brad R. Torgersen. Dans une note de blog, début février, l'écrivain disait regretter que les romans de SF souvent nominés traitaient de sujets comme les préjugés racistes, le sexisme, les thématiques gays. Trop souvent primaient, selon lui, «l'idéologie» (de gauche) et les «qualités littéraires» pour distinguer les œuvres. Brad R. Torgersen a également milité pour que ce prix Hugo soit attribué par un public plus large et que soient créés des catégories comme une consacrée au jeu vidéo.

Le deuxième groupe, celui des Rabid Puppies, emmené par l'écrivain Vox Day, se veut encore plus dur, voire réactionnaire.

De fait, la campagne de lobbying a porté ses fruits, puisque parmi les nommés le 4 avril au prix Hugo dans la catégorie meilleur roman se sont retrouvés trois auteurs plébiscités par les «Sad Puppies»: Kevin J. Anderson, Jim Butcher and Marko Kloos. Et le Guardian a noté que trois ouvrages de la catégorie «meilleure nouvelle» (sur cinq au total) sont signés John C. Wright«un écrivain connu pour ses prises de position homophobes».

Des écrivains renoncent à concourir

En réaction, des auteurs ont commencé à se désolidariser du prix Hugo qu’ils considèrent désormais comme plombé par cette campagne. Nommé dans la catégorie «meilleur écrivain fan», un auteur a fait savoir qu’il se retirait de la compétition. Le fanzine Black Gate a déclaré dimanche dernier qu’il ne souhaitait plus concourir tant est menacée «l’intégrité» du prix. La semaine dernière, Les auteurs Marko Kloos et Annie Bellet ont aussi demandé à être retirés de la compétition. Peu après, l’écrivain Connie Willis, multiprimée, a déclaré qu’elle renonçait à présenter les prix Hugo, expliquant qu’elle ne voulait servir de caution aux «Sad Puppies».

Les méthodes de ces groupes ont été dénoncées par des écrivains renommés comme John Scalzi et Alastair Reynolds. Ce dernier déplore la «prise en otage» du prix Hugo par un groupe de «néo-fascistes (…), racistes, homophobes et intolérants à l’égard de quiconque ne souscrirait pas à leurs coyances religieuses ultra-conservatrices.»

L'implication de George R.R. Martin

L’une des voix la plus connue dans le monde de la science-fiction et de la fantasy s’est aussi élevée. George R.R. Martin, auteur de la saga Le Trône de fer, a dénoncé cette «vilaine bataille» sur son blog le 8 avril dernier. S’il reconnaît que le lobbying des «Sad Puppies», «des écrivains et des fans aux tendances plutôt politiquement conservatrices» était légal, il leur reproche toutefois «d’avoir détruit les Prix Hugo». «Si seulement les Sad Puppies avaient voulu leur propre récompense, pour la meilleure SF conservatrice (…), personne n’y aurait rien trouvé à redire». Dimanche dernier, il se déclarait toutefois en faveur de la poursuite de la remise des prix et des votes.

Cette bataille n'est pas sans rappeler celle du Gamergate, dans le milieu du jeu vidéo. L'an passé, une série de polémiques avait mis au jour l'extrême misogynie d'une minorité de la communauté vidéoludique.