«Carnets de thèse»: Une BD pour ne plus être tenté de demander «Alors, cette thèse?»

ROMAN GRAPHIQUE Tiphaine Rivière publie «Carnets de Thèse», un roman graphique désopilant à offrir aux anciens doctorants, comme elle, ou aux proches de ceux qui sont en plein dedans... 

Annabelle Laurent

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Carnets de Thèse, de Tiphaine Rivière, éd. du Seuil, paru le 19 mars 2015.
Carnets de Thèse, de Tiphaine Rivière, éd. du Seuil, paru le 19 mars 2015. — Editions du Seuil

«Le motif labyrinthique dans la parabole de la loi du Procès de Kafka». Epuisée par sa classe de ZEP, Jeanne Dargan commence sa thèse de littérature dans l’euphorie. Pas de financement? Oui, mais ce sera tellement épanouissant intellectuellement, et puis dans trois ans, jour pour jour, c’est fini. Sauf que non, bien sûr. Jeanne plonge dans l'enfer d’une thèse qui va la rendre folle pendant cinq ans, entre un directeur de recherche certes génial mais inaccessible, des Noëls en famille passés dans la douleur à endurer la question posée d’un air désolé «Alors cette thèse, ça en est où?», un compagnon qui n’en peut plus, et pour ne rien gâcher un boulot d’appoint dans un département de thèses très… kafkaesque.

Autoproclamée «thésarde ratée»

Si Tiphaine Rivière, l’auteur de 32 ans de ce roman graphique désopilant n’est pas tout à fait Jeanne Dargan, elle se décrit sans hésiter comme «le prototype de la thésarde ratée». «Je me suis lancée dans une thèse parce que j’avais fait un bon DEA, mais c’était un peu par fuite, et j’étais encore un bébé», nous dit-elle. Elle n’a jamais été prof de collège, son directeur de thèse était «à l’antithèse» de celui de Jeanne Dargan, mais le département de thèses de la Sorbonne Nouvelle, elle l’a bien connu. Un poste d’observation privilégié: «Il faut voir la tête d’un directeur de thèse qui découvre un pavé de 800 pages dans son casier, le type est désespéré!», s’amuse-t-elle.

Opération reconversion

Sa thèse à elle, qui portait sur «la représentation de la bêtise dans Belle du Seigneur», n’a pas vu le jour. Au bout de trois ans, elle abandonne, continue à travailler au département des thèses, et se met au dessin. Une BD qu'elle bricole pour les 30 ans de mariage de ses parents lui rappelle qu’à 14 ans, elle avait «un bon coup de crayon», et elle s’y remet. «En s’entraînant, on progresse très vite», dit-elle comme si le dessin n’était qu’une question de travail. Elle apprend «avec des bouquins», «en recopiant plein de BD» et surtout avec un ami «tous les matins avant d’aller travailler, pendant trois ans»: «On se retrouvait à 8h, et on dessinait les gens qui passaient».

Sans rancune, Albert Cohen

Elle ouvre ensuite un blog, où elle commence à raconter ses aventures révolues de doctorante en détresse, et surtout celles qu’elle continue d’entendre: «Bureau 14, accueil et inscriptions en thèse». Les éditions du Seuil tombent sur le blog et lui proposent d’en faire un roman graphique, son premier… Et sans doute pas le dernier, si elle se fie à l’obsession qu’elle a ressenti en y travaillant. «Je dois avoir ça dans le sang parce que j’y pensais tout le temps, la nuit… Si j’avais eu ça en thèse, ça aurait été plus simple!», lance-t-elle, convaincue qu’elle n’aurait jamais passé l’entretien de recrutement, s’il en existait un… «Il devrait y avoir une sélection drastique des doctorants à l’entrée», poursuit-elle. Mais sans le moindre regret de ces trois ans passés avec Albert Cohen: «Etudier les procédés comiques et les processus d’identification aux personnages, c’est une super école de scénario pour la BD!» A voir la rapidité avec laquelle on s'amuse des états d'âme (voir ci-dessous) de ce personnage qui nous ressemble, on ne peut que confirmer. 

Les 8 premières pages de la BD sont à lire ici

Et trois pages en bonus ci-dessous!