Salon du Livre: Au Brésil, la littérature des favelas en plein essor depuis le choc de «La Cité de Dieu»

LIVRES Depuis la parution de «La Cité de Dieu» en 1997, la littérature des favelas s'est développée et prend son envol ces cinq dernières années. Eclairage avec Paula Anacaona, qui publie ces auteurs en France…

Annabelle Laurent

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Rocinha, la plus grosse favela de Rio de Janeiro, 2014
Rocinha, la plus grosse favela de Rio de Janeiro, 2014 — YASUYOSHI CHIBA / AFP

Cidade de Deus. En mars 2003, le film de Fernando Meirelles arrivait sur les écrans français et nous laissait K.O. Le réalisme brutal avec laquelle il racontait, à travers le destin de deux gamins, la lutte de pouvoir dans les favelas du Rio des années 1970 avait scotché le monde entier. Mais au Brésil, «l’électrochoc était survenu six ans plus tôt», avec la publication du livre dont le film est inspiré, signé de Paulo Lins, explique à 20 Minutes Paula Anacaona, éditrice spécialisée en France dans la littérature issue des favelas. La fondatrice des éditions Anacaona nous présente ce courant à l’occasion du Salon du Livre, dont le pays invité est le Brésil (20 au 23 mars). 

Littérature brésilienne: Par où commencer? 

Paulo Lins ouvre la voie

«Quand Paulo Lins publie La Cité de Dieu, c’est la première fois qu’un favelado raconte la vie des favelas de l’intérieur, souligne Paula Anacaona. Jusqu’ici, c’était toujours l’ethnologue ou le sociologue d’origine blanche qui venait prendre la favela comme sujet d’étude». Même si Paulo Lins publie son roman-fleuve de 600 pages (et 300 personnages) à 39 ans, en tant que journaliste, après plusieurs années de recherche sur le crime organisé, il était un enfant de la favela carioca Cidade De Deus. Il ouvre ainsi une porte à un courant littéraire qui ne va faire que s’amplifier: la «littérature marginale». 

Le manifeste de Ferréz

Ferréz, auteur invité du Salon, «une star, traduite en Allemagne, en Espagne», en est le chef de file, très engagé, «presque révolutionnaire». Fils d’un chauffeur de taxi et d’une domestique, il publie en 2000 son roman best-seller Capão Pecado ainsi qu’un manifeste du mouvement. «Il connaît un succès incroyable. A partir de là, toute une vague de jeunes auteurs s’engouffre. Ils sont d’abord lus par la classe moyenne, mais depuis 2-3 ans, il y a un vrai changement: je les vois consommer de la littérature et en faire, grâce au développement des saraus». Les premiers apparaissent en 2007 dans la banlieue de São Paulo.

Le boom des «saraus»

Les saraus? «Des réunions, souvent dans des bars, où les gens viennent déclamer des textes, souvent de la poésie, au micro. Tout le monde peut participer, de l’ado de 13 ans à la mamie de 70 ans. L'idée est de désacraliser la littérature, pour qu’elle ne fasse plus peur» Aujourd’hui, le phénomène touche «des dizaines de milliers de personnes chaque semaine», selon Paula Anacaona, dans toutes les grandes villes: Rio, São Paulo, Salvador de Bahia, Belo Horizonte… Et commence même à s’exporter à Buenos Aires. «Beaucoup d’universitaires font des thèses là-dessus car c’est relativement unique au monde: la vitalité est venue de la population elle-même, pas du gouvernement brésilien». Lors de son voyage pendant le Mondial pour Arte, Daniel Cohn-Bendit en avait filmé un: 

A Paris «grâce aux bouquins»

Publiés en auto-édition ou récupérés par de grandes maisons d’édition (Rodrigo Ciriaco, Sacolinha, Buzo) les auteurs de la littérature marginale «parlent majoritairement de thématiques sociales et familiales, mais pas seulement», explique Paula Anacaona. De quoi la rendre «optimiste sur la pérennité du courant», qui peut compter sur ses auteurs stars pour en soutenir le développement: «Ferréz habite toujours dans une favela. L’idée est d'y rester pour montrer l’exemple», explique l'éditrice à laquelle Ferréz vient de dire, à l’approche du Salon: «C’est génial, je vais pouvoir dire aux gamins "Je reviens de Paris, et j'y étais grâce aux bouquins"».

A lire en français:
La Cité de Dieu, Paulo Lins, 2003, Gallimard
Depuis que la samba est samba, Paulo Lins, 2014, Editions Asphalte
Manuel Pratique de la Haine, Ferréz, 2009, Editions Anacaona
Je suis favela, 2011, recueil de nouvelles, Editions Anacaona

A rencontrer au Salon du Livre:
Ferréz et Rodrigo Ciriaco, le 21 mars à 13h.
Paulo Lins: son programme au Salon.
Les 48 auteurs Brésiliens invités