Mot-dièse, beuverie express: «Une langue vivante doit être capable d’inventer des mots»

INTERVIEW Dans le cadre de la Semaine de la langue française, le président du groupe de travail de la commission répond aux questions de «20 Minutes»…

Annabelle Laurent

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L'Académie française
L'Académie française — JAUBERT/SIPA

Il y a des pépites: Mot-dièse pour hashtag», «fouineur» pour «hacker», «papillon» pour «post-it», «beuverie express» pour «binge-drinking» ou «filoutage» pour «phishing». D’autres sont devenus indispensables, comme liseuse, tablette, ou covoiturage. Tous ces mots viennent d’un organisme méconnu du grand public, qui adopte et publie chaque année environ 300 nouveaux termes au Journal Officiel, et indexés sur le site France Terme (plus de 7.000 termes): la Commission générale de terminologie et de néologie, créée en 1996. Celui qui en préside le groupe de travail, l’ancien ambassadeur Jean-Michel Gaussot, a répondu à nos questions.

>> Lire par ici: On parle tous franglais, so what? 

Comment choisissez-vous les mots à «traduire» et comment sont-ils ensuite adoptés?

Il existe une quinzaine de commissions spécialisées liées aux différents ministères, composés chacune d’une quinzaine d’experts, dans des domaines différents: l’information et la communication, les sciences, la culture, le droit… Leurs experts adoptent des listes de mots nouveaux qu’ils soumettent à la Commission générale, et qui travaille elle-même en étroite collaboration avec l’Académie Française. Chaque année, au terme du processus, environ 300 nouveaux termes sont publiés au Journal Officiel et sur France Terme. Nos profils sont très divers. Des traducteurs et des linguistes sont bien sûr associés au travail des commissions spécialisées. Le système repose sur le bénévolat. 

Certains mots ne passeront a priori jamais dans le langage courant, comme fouineur ou mot-dièse… C’est le jeu?

On ne peut pas contrôler tout ce qui se passe en aval. Les échecs sont inévitables. Mot-dièse a suscité beaucoup de sarcasmes, ça a pu faire sourire. Pourtant tout le monde dit bien «la touche dièse»… «Live» est resté, alors qu’on peut facilement dire «en direct». Mais il y a surtout beaucoup de succès. Quand l’e-book est sorti, nous avons trouvé livre numérique, et pour reader, liseuse. Il y a d’innombrables autres exemples: pharmacovigilance, monospace, VTT, parrainage… Ceci étant dit, les termes s’imposent aux administrations françaises et aux services publics mais pour le grand public, c’est une recommandation, on n’est pas dans une dictature linguistique.

N’est-ce pas cause perdue aujourd’hui de lutter à tout prix contre le franglais, sachant qu'on estime qu'entre 12 et 14% des mots français sont d'origine étrangère?

Il y a des tas de mots anglais qu’il serait ridicule de vouloir chasser de notre territoire linguistique, comme hall, ou club, certains sont utilisés en français depuis le 18e ou 19e siècle. Mais il y en a beaucoup d’autres que l’on peut essayer d’éviter, comme ces mots anglais qu’on a francisés: impacter, générer… Ou challenge -qui est d'ailleurs un vieux mot français- que tout le monde emploie au lieu de dire défi. Il est regrettable d'employer des mots étrangers, souvent par snobisme, alors que des mots français existent. Je pense qu’une langue vivante doit être capable d’inventer des mots. Une langue qui se contenterait d’importer tels quels des milliers de mots étrangers serait passive.

Aucune commission équivalente n’existe dans le monde. Pourquoi les Français sont-ils aussi protecteurs de leur langue?

Ça n’existe nulle part ailleurs, mais ça intéresse. C’est vrai que les Français sont assez attachés à la leur langue… mais les Québécois sont plus intégristes que nous! Nous coopérons d’ailleurs étroitement avec eux, et avec les Belges et les Suisses. Les Allemands commencent à défendre leur langue, même s'ils s'en soucient moins que nous. En Espagne, ils conservent les termes étrangers mais changent l’orthographe, comme «futbol»... Si on ne fait rien et si on importe tout, comme le veulent certains, on finira par avoir des termes qui ne collent plus à nos principes linguistiques. Il ne s’agit pas du tout de considérer le français comme une forteresse, mais de préserver son intégrité sans être des intégristes de la langue, en inventant des néologismes comme cela a été fait à toutes les époques.