Attaque de «Charlie Hebdo»: A-t-on vécu des «journées historiques» depuis le 7 janvier?

CULTURE Beaucoup de gens ont participé à la marche républicaine avec le sentiment d’écrire une page d’histoire. Simple émotion ou prise de conscience de l’Histoire en marche?...

Anne Demoulin

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Vue de manifestants pour la marche républicaine à Paris le 11 janvier 2015
Vue de manifestants pour la marche républicaine à Paris le 11 janvier 2015 — Peter Dejong/AP/SIPA

Que retiendra l’Histoire des événements récents? Les éditorialistes, comme les participants, ont unanimement qualifié de «journée historique» la  marche républicaine qui a rassemblé près de quatre millions de personnes en France contre le terrorisme. «L’usage du mot “historique” est souvent galvaudé. Les événements récents permettent à ce mot de retrouver du sens», estime la philosophe Sandra Laugier, directrice adjointe de l’Institut des sciences humaines et sociales du CNRS, professeure à l’Université Paris 1. Alors, comment l’histoire se construit en marche?

Une rupture qui «casse l’ordinaire»

«Il s’est produit l’inimaginable. C’est un traumatisme», considère la philosophe. La marche républicaine a conclu plusieurs jours «où les gens étaient hébétés de voir ce qu’il se passait», estime l’historien. Les Français ont vite pris conscience qu’ils vivaient un moment historique parce que «l’émotion a été très intense et cette expérience a été partagée», souligne la chercheuse.

Or, l’événement historique marque une rupture. Il est rare, extraordinaire, unique. «Un événement casse l’ordinaire de l’actualité. Le fait historique n’est pas un événement commun. Il s’inscrit dans la mémoire des hommes», définit  l’historien Christian Delage, directeur de l’Institut d'histoire du temps présent et professeur des universités. «C’est quelque chose qui fait date, que l’on retrouvera dans les livres d’histoire», souligne la philosophe.

«Déjà, une archive»

Le développement des chaînes d’info en continu a changé notre rapport à l’histoire. «En 1991, CNN a filmé la guerre du Golfe en direct, nous étions pour la première fois en prise avec l’événement», rappelle Christian Delage. Le double assaut du 9 janvier a été filmé et commenté en direct. «Une demi-heure plus tard. Les téléspectateurs ont vu un montage commenté de l’événement. Déjà, une archive», analyse l’historien.

La construction de l’histoire

La marche républicaine est historique par l’ampleur de la mobilisation. «Les gens le voulaient. Ils savaient que le nombre serait important. “Y aura-t-il autant de monde qu’en 2002”, se demandaient-ils», commente l’historien. «L’expérience d’une telle unité n’était pas envisageable avant les attentats, tout le monde pensait la société divisée», expose la philosophe.

«La transformation de soi-même»

Ces événements sont aussi «historiques parce qu’ils marquent la transformation de soi-même», note Sandra Laugier. Les gens se sont surpris eux-mêmes, en applaudissant les forces de l’ordre, par exemple. «Ils ont la sensation que chacun va se transformer, chacun à sa manière», remarque-t-elle encore.

Maintenant, l’historien peut apporter «son éclairage pour comprendre pourquoi tout cela est arrivé». Plus tard, il analysera «les retombées, complexes». Les Français ont marché pour défendre nos «valeurs fondatrices». «L’émotion, liée à ces valeurs, n’est pas sans valeur. Cette émotion apporte aussi de la connaissance, et ne doit pas juste être dépassée», rappelle la philosophe. La marche a donc mis les Français en marche, vers quoi? L’avenir le dira.

Archives personnelles

«Les journaux, et pas seulement Charlie Hebdo, se vendent comme jamais. Les gens veulent une trace quelque chose à conserver», constate Christian Delage.«Les gens veulent ainsi pouvoir transmettre des valeurs, jusque-là évidentes et mise en péril», remarque Sandra Laugier. A la suite de la razzia en kiosque, 5 millions d'exemplaires du «journal des survivants» de Charlie Hebdo seront finalement tirés pour satisfaire tous ceux qui veulent matérialiser ce moment d'histoire. «Ce numéro restera dans les archives», confiait Jean-Claude ce mercredi en faisant la queue à Paris. «Le cas du numéro 1178 de Charlie Hebdo est très intéressant. Il a été conçu avec des dessins et des articles des personnalités décédées. Ce numéro est devenu une sorte de relique», conclut l'historien.