Molécule, un marin-pêcheur de sons à travers les tempêtes de l'Atlantique Nord

MUSIQUE L’artiste français de 35 ans a ramené de son périple «60°43' Nord», à la fois carnet de bord sonore et livre-disque…

Joel Metreau
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Molécule, sur le pont du chalutier Joseph Roty II.
Molécule, sur le pont du chalutier Joseph Roty II. — Alexandre Rosselet

Trente-quatre jours sans escale à bord du Joseph Roty II, un chalutier français qui a vogué dans l’Atlantique Nord, et parfois secoué par des creux de 18 mètres de haut. Le musicien Romain Delahaye, 35 ans, alias Molécule, a partagé l’an passé la vie d’une soixante de marins-pêcheurs, français, polonais et portugais. 

«Ils étaient très curieux et respectueux de ma présence, se souvient Molécule. Ils ont vu quelqu'un qui a vécu leur quotidien sans tricher. Il y a une ambiance joviale à bord».  Eux pêchaient le merlan bleu, qui finit directement à bord en bâtonnets de surimi. Lui, recueillait des sons pour 60°43' Nord, à la fois un documentaire déjà en ligne et un livre-album, aux éditions Classic, qui sort le 26 janvier 2015.



Le son «spatialisé» 

Le magnifique documentaire sonore, en quatre parties, est hébergé sur le site nouvOson de Radio France, dont la spécialité est le son «spatialisé». On nous fait écouter un extrait au milieu de cinq enceintes et un caisson de basse, du 5.1 comme pour un home cinéma. Le drapeau qui claque d’un côté, le vent qui souffle de l'autre, les vagues sur la coque… Comme si on y était.

Pour les auditeurs non équipés, Radio France propose le son binaural. «C’est une réduction du multicanal en deux canaux. De manière à ce qu’on pourrait percevoir comme son à l’arrière ou à l’avant se fasse uniquement sur deux oreilles», explique Gilles Pezerat, ingénieur du son chez Radio France. En résumé, cela permet de recréer un environnement sonore en trois dimensions. «Mais on va avoir du mal à avoir un plan de la profondeur devant, alors que derrière et sur les côtés, ça marche assez bien », nuance Molécule.

Molécule dans son studio à bord du chalutier. - Alexandre Gosselet

Aucune note n'a été rajoutée à terre

De son «odyssée», Molécule ramène aussi un album de musique électro, qu'il a entièrement composé dans une cabine aménagée en studio, avec 200 kilos de matériel. Aucune note n'a été rajoutée à terre, il y glisse quelques enregistrements sur le chalutier: des grincements de cordages sur le contemplatif morceau Shannon, les grondements de la mer sur le rageur Rockall

«Pourquoi se priver de cet environnement sonore? Mais j'ai essayé de dénaturer les sons, de leur donner une autre fonction», explique Molécule. Metarea par exemple a été créé à partir du sifflement du vent par gros temps, c'est la «colonne vertébrale» du morceau. Puis la séquence est mise en boucle. 8ZL40, lui, fait référence au numéro du moteur, dont le bruit a accompagné l'artiste, du jour du départ jusqu'à l'arrivée.

Molécule à bord du chalutier. - Alexandre Rosselet

«C'est une zone très dangereuse»

L’album s'appelle 60°43' Nord, soit la latitude la plus haute à laquelle le chalutier est allé, près des îles Shetland. «C'est une zone très dangereuse, raconte Molécule. Les dépressions qui viennent du Groenland se forment là avec la rencontre de l'air chaud et de l'air froid. Manger, se doucher, en pleine tempête, ça devient très périlleux. Mais c’est surtout très difficile de se concentrer sur son travail.» 

Le chalutier a aussi traversé des mers d'huile, «où on a l'impression d'être à terre comme dans une usine», bercé par le sempiternel ronronnement du moteur. Entre dub, ambient et techno, 60°43' Nord se vit comme un voyage extatique au milieu des éléments. Ou une douce rêverie en solitaire, qui mérite d’être partagée par le plus grand nombre.