Les artistes russes prêts à tout pour se faire remarquer

ARTS L’artiste Piotr Pavlenski multiplie les performances trash pour dénoncer la politique russe...

Benjamin Chapon
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L'artiste russe Piotr Pavlenski s'est cloué le scrotum sur la place rouge à Moscou
L'artiste russe Piotr Pavlenski s'est cloué le scrotum sur la place rouge à Moscou — ENPOL/SIPA

Après s’être cousu les lèvres pendant le procès des Pussy Riot, puis cloué le scrotum sur la place rouge, Piotr Pavlenski s’est coupé le lobe de l’oreille armé d’un immense couteau. Cet artiste performeur entendait ainsi protester contre le traitement des malades mentaux en Russie.

Il connaît bien la problématique des établissements psychiatriques russes puisqu’il y a été interné de force après chacune de ses performances. Très politisés, les happenings de Piotr Pavlenski n’en sont pas moins des expériences artistiques qui s’inscrivent dans la tradition de l’art russe. «Il me fait penser à Oleg Kulik, un artiste très représentatif des années 1990, cette période débridée où tout semblait possible, explique Stanislas Bourgain, galeriste spécialiste de l’art contemporain russe. Les changements brutaux de cette époque post-soviétique ont déteint sur les artistes d’alors qui employaient des médiums artistiques brutaux eux aussi.»

Stanislas Bourgain estime également que «la culture russe est très théâtrale» pour expliquer la démarche de Piotr Pavlenski. «Il réagit, comme d’autres, au retour de Poutine. Les artistes contestataires vis-à-vis du pouvoir, ou qui abordent des thèmes tabous comme l’homosexualité ou l’église orthodoxe, doivent trouver des moyens détournés pour s’exprimer. Dans son cas, la rue et les médias remplacent les galeries, quasi inexistantes.»

Œuvres trash ou anti-spectaculaires

Outre la censure, les artistes russes doivent affronter un mal plus insidieux encore: le désintérêt. Mis à part quelques stars, les grandes foires ou galeries internationales présentent peu d’art contemporain russe. «C’est ce qui m’a poussé à ouvrir ma galerie en 2008, explique Stanislas Bourgain. La scène moscovite est très active mais manque de relais à l’étranger et est assez peu structurée.» Le galeriste pointe également des différences culturelles qui rendent les œuvres russes difficiles à lire pour le public occidental. «A part les œuvres trash, il y a beaucoup de créations très analytiques où l’idée prime sur l’objet.» Ces œuvres anti-spectaculaires où le texte est plus important que l’objet sont évidemment bien difficile à vendre.

Les artistes d'origine russe Ilya et Emilia Kabakov, exilés depuis des décennies, avaient, lors de la présentation de leur œuvre dans le cadre de Monumenta, au Grand Palais, dressé un panorama peu reluisant de la situation: «S’il y a de jeunes talents, ils sont bien cachés.» Il y a heureusement des exceptions. Le jeune vidéaste ::VTOL::, alias Dmitry Morozov, fait ainsi partie des artistes nommés pour le Prix Cube organisé par le centre de création numérique d’Issy-les-Moulineaux. Son installation interactive propose aux visiteurs de créer une œuvre d’art abstraite à partir d’un code-barres scanné par une machine. Rien de révolutionnaire mais sans doute moins douloureux qu'un clou dans le scrotum.