Ballet du Bolchoï: «Il y a des rivalités dans toutes les troupes»

INTERVIEW A Moscou, «20 Minutes» a rencontré la porte-parole du Bolchoï Katerina Novikova, deux ans après l’agression à l’acide du directeur artistique Sergueï Filine. Elle évoque la tragédie, mais aussi l’aura et le quotidien de la compagnie aux plus de 200 danseurs... 

Annabelle Laurent

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Katerina Novikova et le danseur Denis Rodkin sur la scène du théâtre du Bolchoï, le 26 octobre 2014.
Katerina Novikova et le danseur Denis Rodkin sur la scène du théâtre du Bolchoï, le 26 octobre 2014. — A.LAURENT/20MINUTES

De notre envoyée spéciale à Moscou 

C’était le 17 janvier 2013. Sergueï Filine, le directeur artistique du Bolchoï, était agressé à l’acide en revenant chez lui à Moscou. Ce fait divers avait plongé la plus grande compagnie du monde au cœur de la tourmente, entraînant un scandale qui avait révélé les rivalités féroces au sein de l’institution.

Où en est la compagnie, près de deux ans plus tard? Après une tournée à New York cet été, les danseurs continuent d’exercer une fascination dans le monde entier, appuyée par la retransmission en direct et au cinéma de plusieurs de leurs ballets chaque année. La porte-parole polyglotte de la compagnie, Katerina Novikova, y tient le rôle d'animatrice. Pendant sa séance de coiffure dans l’une des loges de l’immense théâtre, elle a accepté de nous parler.

>> Retrouvez par ici notre reportage en images dans les coulisses du Bolchoï

Comment expliquez-vous l’aura du Bolchoï dans le monde en 2014? 
C’est sa 239e saison. C’est une grande durée dans le monde de l’art… Il y a l’Opéra de Paris, la Scala, le Covent Garden, le Mariinsky, il y a eu des compagnies de grands chorégraphes, comme Balanchine, John Mayer, Roland Petit mais peu de maisons ont une telle histoire, un tel héritage, d’où naissent un style, un esprit. Et en même temps c’est une compagnie qui bouge. Iouri Grigorovitch [le directeur artistique] aime les jeunes. Il en avait nommés pour Spartacus. Au bout d’un moment, ils avaient le niveau nécessaire pour le rôle... Sans jeunes danseurs, le ballet meurt.

Pour vous, quelles sont les qualités d’un danseur du Bolchoï? 
La compagnie est incomparable pour sa virtuosité: on aime beaucoup les grands sauts, les choses spectaculaires, mais on aime aussi les caractères. Au théâtre Mariinsky, la danse et l’art dramatique étaient séparés dès le mi-XIXe siècle alors qu’ici la division s’est faite au commencement du XXe. Les danseurs du Bolchoï aiment les grands ballets avec de beaux rôles, comme Ivan le Terrible, Don Quichotte. Où tu n’es pas seulement papillon, fée ou princesse! On aime aussi les grandes personnalités. Tu peux être un très bon danseur; sans grande personnalité, c’est ennuyeux. Il faut beaucoup montrer ses émotions.

Comment y vit-on au quotidien? 
A mon arrivée, il y a quatorze ans, j’ai été très surprise. Pendant les années soviétiques, le Bolchoï était un spectacle très officiel, et étant de Saint-Pétersbourg, j’avais cette idée-là. Le premier opéra que j’ai vu, c’est Une vie pour le tsar de Glinka, dans le plus grand style stalinien, c’était terrifiant... Il y a en fait une grande chaleur dans la maison, que je n’ai jamais ressentie ailleurs. J’ai travaillé trois ans au théâtre MariInsky qui par sa mentalité est très aristocratique et réservé, il faut être un peu froid. Ici, ils te prennent dans les bras tout de suite.

L’agression de Sergueï Filine remonte à près de deux ans maintenant. Comment avez-vous affronté cela? 
Chaque tragédie qui touche une maison, ou une vie, laisse un trouble. Tu peux vivre avec, mais cette tragédie reste pour toujours. Même si dix jours après l’agression, on a fait ici la première de La Bayadère. On n’a pas raté un spectacle, ni une répétition. Les danseurs pensaient que continuer de travailler, c’était montrer leur force. C’était le témoignage de leur amour et de leur soutien à Sergueï. Sergueï est avec nous. Il a un œil qui ne voit pas. Un homme est en prison. Il a été reconnu coupable, mais ça ne diminue pas la tragédie.

Il a été question de rivalités féroces
Dans toutes les troupes, il y a des rivalités. Pas seulement dans les compagnies de théâtre. Quand il y a de la compétition, il y a des rivalités. Est-ce que ça explique que tu veuilles tuer quelqu’un? Détruire son visage? Je ne pense pas. 

Est-ce que les problèmes politiques affectent la compagnie?
Pour le moment non, parce qu’on a encore la liberté de voyager. Mais il y a la question de savoir si on peut être heureux si ce qu’il y a autour de toi est malheureux… Mais les ballets dépassent l’époque. Le ballet peut être soviétique ou capitaliste, ça n’a aucune importance. La musique est éternelle. Les gens devraient être plus concentrés sur leur vie spirituelle, écouter de la musique, chanter, danser, voyager, et penser que notre vie humaine finit très vite.