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CULTUREGoncourt: Huit indiscrétions sur les coulisses du vote

Goncourt: Huit indiscrétions sur les coulisses du vote

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Le Goncourt sera décerné ce mercredi 5 novembre. Comment les jurés ont-ils travaillé pendant des mois? A quoi tiendra leur vote final?...
Paule Constant, Françoise Chandernagor, Bernard Pivot; Didier Decoin, chez Drouant le 4 novembre 2013.
Paule Constant, Françoise Chandernagor, Bernard Pivot; Didier Decoin, chez Drouant le 4 novembre 2013.  - GAEL CORNIER/SIPA
Annabelle Laurent

Annabelle Laurent

«Le Goncourt, pour moi, c'est un peu comme l'élection de Miss France. Sans avenir.» N’en déplaise à l’auteur de cette citation, Patrick Modiano, qui a depuis décroché le prix Nobel de littérature, le (second) plus prestigieux des prix littéraires sera remis dans l’effervescence habituelle ce mercredi à 12h45 précises. Sans doute à David Foenkinos, peut-être à Kamel Daoud, selon les pronostics. Mais pour les jurés, tout a commencé avant l’été…

>> Par ici: David Foenkinos finaliste du Goncourt: Est-ce vraiment une surprise?

Ne dites pas jurés, mais «couverts». Les jurés sont baptisés «couverts», en clin d’œil à leurs déjeuners de travail dans le restaurant parisien Drouant, institution du Goncourt depuis 1903. Ce sera mercredi le premier Goncourt de la présidence de Bernard Pivot, 79 ans, membre depuis 2004 et successeur en janvier d’Edmonde Charles-Roux, 94 ans, et désormais «2e couvert». Suivent Didier Decoin, Paule Constant, Patrick Rambaud, Tahar Ben Jelloun, Régis Debray, Françoise Chandernagor, Philippe Claudel, Pierre Assouline. Leur élection s’est faite par cooptation, avec l’unanimité requise pour un nouveau membre et le principe de «la boule noire», qu’un juré peut utiliser pour un veto absolu.

Les jeux sont ouverts jusqu’à la dernière minute. Reprenons du début. Les jurés ont rendu leur première sélection le 4 septembre, avec une liste de 15 livres, réduite à 8 titres, puis à quatre le 28 octobre. Les jurés délibéreront mercredi à l’étage de chez Drouant et avant l’annonce de 12h45, rien n’est joué. L’an dernier, «la discussion fut vive, âpre, argumentée jusqu’au bout» jusqu’à ce que Pierre Lemaitre l’emporte au 12e tour par six voix contre quatre pour Frédéric Verger, racontait Pierre Assouline sur son blog. Didier Decoin a fait basculer le vote avec un revirement soudain pour Lemaitre.

Les jurés ne lisent pas tout. Vous vous en doutez. Sinon c’est au moins une caisse de Red Bull qu’il faudrait joindre à chaque carton de livres (607, au total) pour les tenir éveillés. «Mais on ne passe à côté de rien, assure à 20 Minutes Pierre Assouline. On fait attention à tout ce qui se dit.» Alors combien en lisent-ils? «30 à 40 à fond», confie par exemple à Bibliobs Patrick Rambaud. Il l’avoue sans hésiter: beaucoup lui tombent «heureusement» des mains au bout d'une ou deux pages. Et il écarte tous les premiers romans. Injuste, car certains livres n’ont même pas leur chance? Réponse d’Assouline: «La justice littéraire n’a pas plus de sens que la perfection en art.»

Révolution technologique, ils sont passés au mail. Enfin, pas tous. Avant 2008, l’échange au sujet des lectures était presque inexistant pendant l’été. Depuis cinq ans, l’envoi des listes par mail a modifié le travail estival en profondeur, raconte Rue 89. Seuls deux jurés résistent: Edmonde-Charles Roux, qui écrit à la main, et Patrick Rambaud, hostile à l’ordinateur. Il tape ses listes... à la machine. Selon BibliObs, sa première liste classait 29 livres dans une catégorie baptisée «In my poubelle».

Wanted: un succès de librairie. Quand vient l’heure de réduire la liste à quatre noms, «il y a la volonté de ratisser large, de décerner un prix grand public», estime Sylvie Ducas, auteure de La littérature à quel(s) prix? (La Découverte), qui analyse depuis quinze ans l’histoire des prix littéraires. Les jurés invoquent une «responsabilité de prescription» pour un livre qui sera pour certains le seul de l’année. «C’est encore plus le cas depuis l’arrivée de gens du livre, Bernard Pivot et Pierre Assouline, qui mènent la danse auprès des autres, assez mous», lâche-t-elle.

Un lien avec l’actualité, c’est un plus. C’est l’avis de Sylvie Ducas. Trois des quatre finalistes ont cette année pour thème la guerre, «ce qui va avec les commémorations, dit-elle. Le Goncourt veut coller à une actualité commémorative ou politique, c’est le cas depuis longtemps». «Pour Kamel Daoud [qui écrit l’histoire du frère de «l’Arabe» dans l’Etranger], ça va de pair avec l’année Camus qui se termine, ou même avec l’actualité politique en Algérie, ça pourrait lui profiter.» «Si le livre peut être adapté au cinéma, c’est mieux aussi», juge Sylvie Ducas. En revanche, la pression des éditeurs joue beaucoup moins qu’avant.

Le culte du secret est moins sacré qu’au Nobel. Du côté des Goncourt, pas de noms de code pour les auteurs ou de favori à déceler dans le menu des jurés, d’ailleurs détaillé par Le Figaro… Les jurés peuvent donner leurs coups de cœur dans les médias, aux critiques d’en déduire ce qu’ils veulent. Une certaine transparence qui peut d'ailleurs s'avérer un peu bancale à la veille de la remise.

Les finalistes ne peuvent rien contre les chiffres. Enfin, selon nos calculs, mieux vaut être un homme de 32 ans, de signe Taureau, sans lunettes, barbe ni moustache. Le profil royal pour décrocher le titre de Miss France de la littérature.

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