Chris Ware bouleverse les codes de la bande dessinée

BD Le dernier chef-d’œuvre conceptuel de l’auteur de Jimmy Corrigan est enfin édité en français…

Olivier Mimran

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«Building stories» (extrait)
«Building stories» (extrait) — Chris Ware & éditions Delcourt 2014

Jamais la bande dessinée n’avait produit un livre-objet aussi ambitieux! Et jamais les fans français de Chris Ware n’auraient imaginé, au vu de sa densité et sa complexité, qu’une telle œuvre fût un jour traduite dans la langue de Molière. C’est pourtant ce qui vient d’être réalisé par les éditions Delcourt, deux ans «seulement» après la publication outre-atlantique du magistral Building stories, un imposant coffret regroupant 14 livrets, posters et opuscules brochés ou pliants.

À chaque lecteur/trice son histoire

Comment décrire cet OVNI éditorial, et comment en éclairer le récit quand il existe autant d’histoires que de contenus dans Building stories ? Vincent Bernière, le directeur de la collection Outsider (au sein de laquelle parait l’œuvre) essaie, pour les lecteurs de 20 Minutes, d’en résumer le «fil rouge» et le concept: «Les habitants d'un immeuble nouent des relations particulières entre eux qui donnent matière à des histoires. Des livres et des journaux sont produits. Au lecteur de composer, en lisant, ses propres histoires».


Grossièrement, il s’agit d’une succession –désordonnée, donc- de tranches de vie au sein d’un même bâtiment. Mais lorsque l’on sait que Building stories se traduit indifféremment par «Histoires d’un immeuble» ou «Fabriquer des histoires», on réalise que la lecture d’une telle somme impose un nouveau mode de lecture, plus «proactive» en ce sens que l’ordre dans lequel on lit ses différentes composantes influe directement sur son interprétation globale. Chacun(e) «fabrique» donc son propre Building stories en fonction des choix, conscients ou non, qui ont guidé sa lecture.

Des audaces un peu «folles»

Chris Ware avait déjà poussé très avant le concept de déstructuration du mode de lecture «classique» de la bande dessinée avec l’étincelant Jimmy Corrigan (sorti en 2000 et multi-récompensé, notamment par l’Alph'Art du meilleur album et le Prix de la critique lors du festival d’Angoulême 2003 ). Il va encore plus loin avec Building stories, dans lequel ses audaces peuvent paraître un peu «folles» car déconcertantes. «C'est un artiste et en tant que tel, il va au bout de ses idées», tempère Vincent Bernière. «Mais oui, on peut penser qu'il est un peu fou, très perfectionniste, etc. Pourtant, il se dévalorise parfois, n'est pas sûr à 100% de son travail, ce qui est aussi fou, quand on y pense…».

Un monument de la littérature

Comme le Maus d’Art Spiegelman (seul BD jamais récipiendaire du prestigieux Prix Pulitzer), Building stories est désormais considéré, au-delà de son statut d’œuvre de bande dessinée, comme un monument de la littérature contemporaine. «C’est normal car son fond narratif va au-delà de la BD traditionnelle», selon Vincent Bernière. «Building Stories parle du monde contemporain, de la famille, du couple, de la crise. Il y a, par exemple, des images saisissantes où les écrans envahissent la vie conjugale, empêchant toute relation. Je pense que chacun de nous peut s'identifier à cela».

Building stories «unboxing» (la version française du coffret est exactement identique à l'américaine présentée ici)

Si elle réjouira les amateurs éclairés de bande dessinée, la publication française du coffret est un vrai pari éditorial: «On tire à 12.000 exemplaires. C’est peu et beaucoup à la fois pour un livre qui contient en fait 14 livres, fascicules, journaux, à un prix jamais vu en BD», nous confirme Vincent Bernière. «Depuis le premier contact jusqu'au livre fini, sa production aura demandé 2 ans de travail. Et il a fallu un an de boulot, rien que pour tout composer. C'est énormément de travail». Des efforts dont l’histoire dira combien ils sont méritoires, tant Building stories entre, incontestablement, dans le cercle très fermé des livres qui justifient qu’on ait élevé la bande dessinée au rang de 9e Art.

Building stories, de Chris Ware – éditions Delcourt, 69,95 euros