Nobel de littérature: L’Académie récompense son «art de la mémoire», Modiano préfère la rêverie

LITTERATURE Patrick Modiano a reçu le Nobel de littérature pour son «art de la mémoire», mais l’auteur a un rapport ambigu avec le souvenir et la matière autobiographique…

Benjamin Chapon
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Patrick Modiano en 2010 sur le plateau de La Grande Librairie, sur France 5
Patrick Modiano en 2010 sur le plateau de La Grande Librairie, sur France 5 — BALTEL/SIPA

Même s’il était cité parmi les «favoris», le prix Nobel de littérature à Patrick Modiano est une énorme surprise. Non pas que l’écrivain ne le mérite pas mais l’œuvre discrète en même temps que populaire de Modiano ne colle pas forcément avec l’idée que l’on peut se faire d’une récompense plutôt élitiste.

Son écriture, abusivement nommée «petite musique» ou parfois de «manière Modiano», autant que ses thèmes de prédilection ou ses manières discrètes, faisaient de Patrick Modiano l’anti-candidat au Nobel.

Flou Modiano

Déjà détenteur d’à peu près tous les prix littéraires français, du Goncourt 1978 avec Rue des boutiques obscures au Grand Prix Paul-Morand en 2000, Patrick Modiano incarne, à l’étranger, l’archétype de l’écrivain parisien, élégant et nostalgique. Peut-être à cause du Pygmalion de ses débuts, Raymond Queneau.

Obsédé par la période de l’Occupation, qu’il n’a pas connue, sublime portraitiste des ambiances de squares parisiens, détective des rêveries et fuites adolescentes, Patrick Modiano est un écrivain qui échappe à tous les clichés. L’auteur n’a jamais aimé en dire trop sur ses intentions et encore moins sur la matière autobiographique qui nourrit son œuvre. D’ailleurs, il n’aime pas le concept d’œuvre. «Chaque évocation de son travail comme d'un tout cohérent – et important – vous vaudra un embarrassé: «Vous êtes gentille»», racontait Raphaëlle Leyris dans Le Monde des Livres en 2013.

Par les trous de la mémoire

Modiano a longtemps menti sur sa date de naissance, 1945, à laquelle il préférait 1947. Une fois la supercherie révélée, Patrick Modiano a inventé plusieurs histoires pour justifier ce mensonge avant d’admettre qu’il s’agissait d’un hommage à son jeune frère décédé, Rudy, mort à 10 ans et né en 1947.

L‘anecdote en dit long sur la force de la mémoire dans la psyché de Patrick Modiano. «Je n'écris pas pour parler de moi ou essayer de me comprendre. Ni pour reconstituer les faits. Il n'y a aucun désir d'introspection. Non, j'ai juste été marqué durant l'enfance par une atmosphère, un climat, parfois des situations, dont je me suis servi pour écrire des livres», expliquait Patrick Modiano dans une récente interview à Télérama.

Il est où ton papa?

Les biographies de Modiano existent néanmoins. L’académie Nobel en a publié une, assez complète. On n’y retrouve pas les éléments sur ses parents et leur comportement trouble sous l’Occupation. Le père est pourtant une figure très présente et très difficile à circonscrire en trois épithètes (trouble, brisée, poison?) dans ses romans. Le sien, juif, échappa de peu à la déportation grâce à ses trafics avec les Allemands.

L’Académie Nobel a récompensé Patrick Modiano pour son «art de la mémoire» alors même que lui la repousse, la mémoire, et note les traces qu’elle a laissées au passage pour «décrire un passé morcelé, incertain, onirique, explique-t-il à Télérama. D'ailleurs, je n'écris pas vraiment des romans au sens classique du terme, plutôt des choses un peu bancales, des sortes de rêveries, qui relèvent de l'imaginaire.»