«Le roi des scarabées» ou le retour de la BD romanesque

BD Les auteurs de «L’Astragale» (2013) publient un album si ambitieux et flamboyant qu’il peut légitimement prétendre à la sélection officielle du prochain festival de la BD d’Angoulême…

Olivier Mimran

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A.-C. Pandolfo, T. Risbjerg & éd. Sarbacane 2014

À l’heure ou la bande dessinée indépendante se gargarise trop souvent de pavés égotistes et vains, quel bonheur de constater qu’il reste des auteurs attachés au genre romanesque! Après Mine, une vie de chat et L’Astragale (adapté du roman d’Albertine Sarrazin- voir encadré), la scénariste française Anne-Caroline Pandolfo et le dessinateur danois Terkel Risbjerg proposent une saga dense -208 pages- et si brillante que Dostoïevski lui-même ne l’aurait pas reniée: on y suit, de sa naissance à sa –tragique- fin, le destin contrarié d’Aksel, un aspirant poète danois de la fin du 19e siècle.

Des aspirations qui expirent

Bien qu’indéniablement doué pour la poésie, ce jeune homme bien né ne deviendra jamais le grand poète qu’il espérait. Ce ne sont pourtant pas les muses qui lui manquent, entre sa mère, une cousine, une jeune fille moderne puis l’épouse de son meilleur ami. Pas plus que les soutiens, inconditionnels, de ses connaissances et de sa famille. Non, son échec, il le devra à ce fameux «tourbillon de la vie», qui voit souvent les lumineuses espérances de la jeunesse se dissoudre dans l’acide d’un quotidien sur lequel on n’a que peu de prise.

Crise de foi

Si le récit est une fiction, Anne-Caroline Pandolfo a confié à 20 Minutes qu’il lui avait été inspiré par le roman «Niels Lyhne» (1880), du danois J. P. Jacobsen: «Un récit naturaliste qui emporte son personnage dans une série de malheurs de plus en plus grands jusqu'à une mort complètement absurde et glaciale. J'ai été fascinée et choquée par ce livre peu connu en France». Son «Roi des scarabées» n’en est pour autant pas la fidèle adaptation: «imprégnée du livre de Jacobsen, je m'en suis éloignée et j'ai raconté l'histoire autrement car ce qui m’intéressait le plus, c’était l’idée de la perte de la foi, une fois plus universelle que religieuse».

Adieu, Dieu

Outre son aspect romanesque, l’album revêt une dimension documentaire puisqu’il décrit une «bascule» intellectuelle historique, celle de la fin de la primauté religieuse au profit du naturalisme: «J'ai été fascinée par cette rupture brutale qui a fait chanceler le monde, et particulièrement la Scandinavie qui était coincée dans une austérité morale et religieuse d'un autre âge», reconnaît A.-C. Pandolfo. «Tout à coup, Darwin publie ses théories explosives et toute la jeunesse est plongée dans le désarroi. On ne croit plus en Dieu, le regard sur l'homme devient scientifique et froid. Les idéaux romantiques sont perdus, le doute est partout, c'est un moment atroce pour les sensibles, les artistes, les jeunes. C'est le vide.»

Très «Kierkegaardien» (un autre danois) dans son traitement du désarroi, magnifiquement incarné par le trait expressionniste de Terkel Risbjerg, «Le roi des scarabées» est de ces –rares- albums qui justifient le fait que la BD ait été haussée au rang de 9e Art.

«Le roi des scarabées», d’Anne-Caroline Pandolfo et Terkel Risbjerg – éd. Sarbacane, 24€

L’Astragale au cinéma

Anne-Caroline Pandolfo et Terkel Risbjerg ont adapté en BD, l’an dernier, le roman «L’Astragale» d’Albertine Sarrazin. Déjà adapté au cinéma en 1969 par Guy Casaril, ce classique du 20e siècle l’est de nouveau actuellement par Brigitte Sy. Le premier rôle est tenu par Leïla Bekhti et le film devrait sortir fin 2015.