Centre Pompidou: Marcel Duchamp, pourquoi tant de haine?

ART Le Centre Pompidou consacre une grande exposition aux peintures de Marcel Duchamp, celui qui voulait, justement, tuer «l’art rétinien»…

Benjamin Chapon

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Vue de l'exposition Marcel Duchamp, la peinture même, au Centre Pompidou à Paris du 23 septembre 2014 au 5 janvier 2015
Vue de l'exposition Marcel Duchamp, la peinture même, au Centre Pompidou à Paris du 23 septembre 2014 au 5 janvier 2015 — B.Chapon/20 Minutes

«Il avait tort» aurait tranché Picasso pour toute épitaphe à la mort de Duchamp. «Son oeuvre est indépassable» affirme de son côté Jeff Koons. Marcel Duchamp, inventeur de l’anti-art, reçoit les honneurs d’une grande exposition rétrospective au Centre Pompidou (jusqu’au 5 janvier 2015), 35 ans après celle qui l’inaugura en 1977. Il compte aussi de nombreux et violents détracteurs et son héritage provoque d’hystériques bouffées de haine. Procès.

Mauvais peintre

C’est bien joli de vouloir tuer la peinture et même tout «l’art rétinien» en inventant l’expression «bête comme un peintre», mais les féroces détracteurs de Duchamp l’accusent, déjà, de n’avoir jamais su peindre. L’exposition du Centre Pompidou démontre le contraire, et même que la peinture est au cœur de l’œuvre de Duchamp. «A l’époque où il construit sa pensée sur l’art, il est socialement un peintre, explique la commissaire de l’exposition Cécile Debray. Ce médium est le sien.»

Fauve, dada, cubiste… Suiveur des avant-gardes du début du siècle, Marcel Duchamp n’était pas un grand peintre. En les apposant aux toiles de Cranach, Manet ou Odilon Redon qui l’ont inspiré, le Centre Pompidou montre la qualité moyenne des peintures de Duchamp.  

«Il semble attacher de l’intérêt à sa peinture, note Cécile Debray. Il a toujours pris soin que ses peintures ne soient pas trop éparpillées, en ne les vendant qu’à un cercle restreint de collectionneurs. Il a ensuite décidé de toutes les réunir sous forme de reproductions miniatures dans la Boîte en valise qui a été éditée à plusieurs exemplaires.»

Provocateur

Gosse parisien de la butte Montmartre aux débuts du XXe siècle, le petit Marcel a été biberonné à l’humour grivois Belle Epoque: «Je ne vivais pas dans un milieu d’artistes mais dans un milieu d’humoristes.» Voilà qui pourrait expliquer, en partie, les déclarations tonitruantes qui ont fait sa réputation. Habillé de manières de dandy dilettante, puis semi-ermite ne se consacrant qu’à la pratique des échecs, Duchamp «était très conscient des réactions qu’il suscitait, explique Mathieu Mercier», plasticien lauréat du Prix Marcel Duchamp en 2003. Ce n’est pas pour rien que Damien Hirst, comme tous les Young British Artist, le vénère.

«La réception de Duchamp repose sur une vision très simplifiée de son œuvre, explique Cécile Debray. Les deux gestes que l’on retient de Duchamp sont sa Joconde grimée et l’urinoir, deux œuvres iconoclastes. Mais la pensée de Duchamp n’est pas simpliste, ce n’est pas une pensée facile.» Pour Mathieu Mercier, «si on s’y intéresse, Duchamp, c’est dangereux et fascinant, c’est une spirale.»

Assassin de l’art

Dans une de ses provocations, Marcel Duchamp a bien déclaré vouloir tuer l’art. En réalité, il ne vivait que pour ça. Ses ready-made, objets manufacturés exposés comme des œuvres d’art, avaient pour but de redéfinir la notion d’œuvre d’art. Si l’on en extrait la virtuosité technique, si on ôte au maximum l’implication de l’auteur, que reste-t-il à une œuvre? De même, Marcel Duchamp a renoncé au statut social d’artiste. Là encore pour examiner ce qu’il reste aux œuvres sans la signature.

Le monde du street art, éphémère, anonyme, revendique cet héritage. Un tag «Duchamp was here» en lieu et place d’un urinoir manquant dans des toilettes publiques a ainsi été attribué Banksy.

«Pour de nombreuses personnes qui ne s’y intéressent que de loin, il incarne l’art conceptuel, note Michel Milon, collectionneur. Si on est contre l’art conceptuel et intellectuel, il est tout à fait naturel de détester Marcel Duchamp, parce que c’est plus simple de détester une personne que de dénoncer un mouvement.»

Traître à la patrie

La plupart des peintures de Duchamp sont aujourd’hui conservées au musée de Philadelphie dont l’original du «Grand Verre», son chef-d’œuvre inachevé sur lequel il a travaillé plus de dix ans, dont le Centre Pompidou expose l’une des rares copies autorisées par Duchamp.

Expatrié aux Etats-Unis à partir de 1914, il y a rencontré le succès public. «Beaucoup d’Américains connaissent Duchamp, pour eux, c’est un artiste américain, raconte Cécile Debray. D’ailleurs, il avait la nationalité américaine.»

Pourtant, le plus prestigieux prix pour la jeune création française en art contemporain porte son nom. «Les Américains n’ont jamais eu aucun mal à annexer les talents mais on ne peut pas être plus français que lui, affirme Gilles Fuchs, président du prix Marcel Duchamp. Il a influencé l’art contemporain français depuis un siècle et aujourd’hui encore il est le symbole de la créativité.»