Surprise de la rentrée littéraire: Taiye Selasi avec «Le ravissement des innocents»

LES INATTENDUS DE LA RENTREE (2/5) «20 Minutes» a lu le premier roman de Taiye Selasi, un voyage initiatique aussi poignant que poétique. Il est le deuxième de notre série sur les auteurs inattendus de la rentrée…

Laure Beaudonnet

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Le ravissement des innocents (Gallimard)
Le ravissement des innocents (Gallimard) — Nancy Crampton/Opale/ Gallimard

Qu’y a-t-il de Taiye Selasi dans les lignes de sa saga familale Le ravissement des innocents? Cette jeune auteure, née d’une mère nigériane et d’un père ghanéen, grandit près de Boston et fit ses études à Yale et à Oxford. Symbole des «Afropolitains», elle vit aujourd’hui entre New York, Rome et Delhi. Dès la première ligne, elle pose un décor insolite, comme si elle déroulait le récit en partant de la fin. «Kweku meurt pieds nus un dimanche matin avant le lever du jour» dans son jardin, seul avec ses souvenirs. Dont celui de son retour précipité au Ghana, poussé par un secret inavouable, quittant femme et enfants sans regarder derrière lui. Et celui de sa honte. Dans ce livre émouvant, la mort fédère. Elle agit là où la vie fait défaut, impuissante à créer le foyer idéal imaginé par Olu, Taiwo, Kehinde et Sadie, les quatre enfants que Kweku Sai a eus avec sa première épouse Folasade.

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Une histoire sans frontières

Taiye Selasi se cache-t-elle derrière le personnage de Taiwo, une brillante étudiante aux traits splendides - «une beauté improbable, une fille impossible», dit d’elle son père Kweku- qui entretient une relation quasi télépathe avec son frère jumeau Kehinde? La romancière connaît, elle-même, l’expérience de la gémellité, confie-t-elle dans une interview au Monde. Se raconte-t-elle à travers la petite dernière, Sadie, brillante étudiante à Yale, complexée par les parcours irréprochables et les talents multiples du reste de la fratrie -l’aîné, Olu, est un prestigieux médecin qui marche dans les pas de son père, Kehinde est un artiste coté et Taiwo transforme en or tout ce qu’elle daigne toucher..? Taiye Selasi se dévoile probablement un peu à travers chacun des personnages de ce magnifique roman en forme de long poème.

Malgré lui, Kweku parvient à reconstituer cette famille «disloquée», éclatée aux quatre coins du monde, ramenant chaque personnage à son passé. La mort s’offre comme le point de départ d’un voyage initiatique, celui du retour à la source. Taiye Selasi présente ainsi sous des traits diminués l’un des personnages principaux -si ce n’est le héros- de cette histoire sans frontières qui traverse le Ghana, le Nigeria, et prend ses quartiers dans la banlieue de Boston, aux Etats-Unis.

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Un premier roman réussi recommandé par Toni Morrison

Roman-choral chargé d’émotion, il a fait sensation à sa sortie en 2013 (considéré par The Wall Street Journal comme l’un des dix meilleurs livres de l’année 2013 et traduit dans 17 langues). Sans oublier qu’il a le privilège d’être recommandé par le prix Nobel Toni Morrison. Et pour cause. Le ravissement des innocents brosse un étonnant portrait de famille, dessinant la complexité des relations par touches, esquissant avec pudeur ses failles, ses difficultés à vivre sans racines. Taiye Selasi dévoile ses protagonistes lentement, sans linéarité, comme une pensée qui emprunterait des détours pour amener le lecteur à reconstituer par lui-même les événements fondateurs. La vie est multiple, se regarde à travers plusieurs prismes et l’auteure l’a bien compris.

La jeune romancière ferre son lecteur dès le premier paragraphe et le tient en haleine sur plus de trois cents pages, le malmenant parfois, le passionnant la plupart du temps. Sensible, brutal et surprenant de réalisme. Une réussite pour un premier roman. On attend le second avec impatience.