Rentrée littéraire: On a lu… «Le Royaume» d’Emmanuel Carrère

RENTREE LITTERAIRE (7/10) Il est l'un des dix auteurs les plus attendus de la rentrée littéraire 2014: Emmanuel Carrère signe un roman fascinant sur les débuts du christianisme…

Annabelle Laurent

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Emmanuel Carrère publie Le Royaume (POL, 11 septembre 2014)
Emmanuel Carrère publie Le Royaume (POL, 11 septembre 2014) — BERTRAND GUAY / AFP

Incroyable, imprévisible Emmanuel Carrère, capable, depuis L’Adversaire, d’emmener le lecteur à peu près partout: ses passions sont contagieuses. En 2011, il nous présentait le poète et aventurier Limonov (prix Renaudot). Le point de départ de son 13e livre événement de cette rentrée littéraire? «L’époque où Saint Paul et Saint Luc s’appellent simplement Paul et Luc».

>> Retrouvez par ici nos lectures de «L’amour et les forêts» d’Eric Reinhardt, «Peine Perdue» d’Olivier Adam, «Charlotte» de David Foenkinos, «Viva» de Patrick Deville, «Pétronille» d’Amélie Nothomb et «Oona & Salinger» de Frédéric Beigbeder. Et pour conclure notre série des têtes d'affiche (avant les autres!), bientôt sur 20 Minutes: Siri Hustvedt et Laurent Mauvignier.

La première phrase: «Ce printemps-là, j’ai participé au scénario d’une série télévisée. En voici l’argument: une nuit, dans une petite ville de montagne, des morts reviennent.» [Carrère a imaginé «Les Revenants» avec Fabrice Gobert avant de claquer la porte.]

En trois mots: Emmanuel Carrère sur les traces de l’évangéliste Luc, lui-même sur les traces de Jésus.

Le pitch: En 1990, Emmanuel Carrère a été «touché par la grâce». «C’est ainsi que je le formulais à l’époque», s’excuse-t-il. Pendant trois ans, il fait baptiser ses deux fils, va tous les soirs à la messe de sept heures, prie, communie, se confesse. Puis, plus rien. Ne lui restent de cette «crise», objet de la première partie du livre, que 18 carnets noircis de ses commentaires des Evangiles, qu’il relit vingt-cinq ans plus tard… Pour décider de nous propulser, «en romancier? En historien?», en l’an 50, à la rencontre d’une petite secte qui assure qu’un Juif né d’une vierge est ressuscité trois jours après avoir été crucifié…

On lit… ou pas? Oui. D’abord, difficile de résister au sujet, qui pourtant pourrait rebuter, quand les querelles de Paul et Jacques sont racontées comme celles de Trotsky et Staline, les disciples comparés à des «pratiquants de yoga quittant Toulouse ou Düsseldorf pour un séjour dans un ashram» ou le débat des apôtres résumé en un «A Pierre la circoncision, à Paul le prépuce, et tope là». Emmanuel Carrère passe d’analyses érudites sur les Actes des apôtres à -comme toujours- ses souvenirs intimes, qu’il s’agisse de vacances sur l’île de Patmos ou du souvenir d’une vidéo porno qui lui avait particulièrement plu… C’est une enquête et son making-of, à la fois rigoureuse et érudite, romancée et enlevée, souvent drôle. Entre les pharisiens et les sadducéens, Antioche et Corinthe, Carrère nous a perdus quelques fois, mais avec une liberté de ton jouissive mêlée d’un profond respect pour ceux qui croient, il captive. Un grand roman.

>> Par ici, toute la rentrée littéraire sur 20 Minutes

L’anecdote: L’ambition était monumentale, le pavé n’est pas apparu par miracle. Carrère en a entamé l’écriture en 2007 après Un roman russe, a lu «des centaines et peut-être même des milliers de livres» sur le christianisme. Entre temps sont parus D’autres vies que la mienne et Limonov. Initialement baptisé «L’enquête de Luc», «avant qu’on me signale la contrepèterie», Le Royaume est le fruit de sept ans de travail.

L’enjeu: Celui qui écrivait dans D’autres vies que la mienne, «il me faut croire que ce que j’écris est exceptionnel (…) je m’effondre quand je cesse d’y croire», dit de celui-ci (p.431): «Je me sens riche de son ampleur, je me le représente comme mon chef-d’œuvre, je rêve pour lui d’un succès planétaire». A en juger par l’accueil critique exceptionnel (Le Magazine Littéraire, Lire et Télérama lui donnent leur une) ses prières ont été écoutées, et qu’il soit oublié par la saison des prix semble impossible.

Un bon livre pour… Les croyants et (peut-être surtout) les non croyants. Pour s’interroger, avec Carrère: Comment a t-on pu croire «un truc aussi insensé que la religion chrétienne», suivre un homme qui disait «Aimez vos ennemis, réjouissez vous d’être malheureux»? 

Une mauvaise idée pour… Un lecteur pressé. Six cent trente pages, ça reste moins long que la Bible, mais on n’en est pas loin.

Le Royaume, POL, 630 pages, 23 euros 90. Sortie le 28 août 2014.