Walt Kelly, éd. Akileos & Fantagraphics Books

BD

Pogo l'opossum a dû attendre 50 ans pour paraître en France

Maintes fois annoncées (par plusieurs éditeurs différents) durant les trois dernières décennies, les aventures de Pogo l'opossum, de l'Américain Walt Kelly, seront enfin publiées en intégrale française à l'automne prochain.

Les amateurs de bande dessinée en ont depuis longtemps fait leur Arlésienne. Mais pourquoi une telle oeuvre patrimoniale, considérée comme l'égale des Peanuts ou de Calvin et Hobbes, a-t-elle dû attendre si longtemps pour traverser l'Atlantique? Éléments de réponse avec Emmanuel Bouteille, co-créateur des éditions Akileos qui publieront l'intégrale.

Une superstar oubliée

S’il fut archi-connu dans les Etats-Unis de l’immédiat après-guerre, c’est que le petit marsupial créé par Walt Kelly s’épanouissait dans un format alors très populaire: les strips publiés dans des quotidiens (d’abord le New-York Star, puis une vingtaine d’autres titres). Apparu –en tant que personnage principal- en 1948, il amusa ses lecteurs jusqu’en 1975, soit deux ans après la mort de Kelly. Mais alors qu’une série comme Peanuts, qui lui était contemporaine, rencontre toujours le même succès, Pogo Possum a lentement –et injustement- sombré dans l’oubli général.

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«C’est étonnant», note emmanuel Bouteille, «car de nombreux auteurs revendiquent, aujourd’hui encore, l’influence du travail de Walt Kelly sur le leur». Cet apparent «désamour» s’explique peut-être en partie par les thèmes abordés dans Pogo. Car même s’il s’agit d’une fable animalière, «la série revêt plusieurs niveaux de lecture: premier degré pour les enfants et plus pointu, moins universel que Peanuts, par exemple, pour les adultes, qui y devinent une satire sociale et politique de l’époque».

Un passage éclair

En France, Pogo n’est subrepticement apparu qu’au milieu des années 1960, dans des fascicules de poche publiés par les éditions Dupuis. «Mais ces publications occultaient tout le sous-texte qui existe dans la série», précise Emmanuel Bouteille. «Du coup, c'était une version très premier degré et expurgée de l'humour parfois acide de Walt Kelly». Mais qui a eu le mérite de faire connaître Pogo auprès de lecteurs désormais adultes. Et, pour certains, désireux d’offrir à ce bijou patrimonial une version française digne de ce nom.

Un travail de fourmi

«Ça a été très compliqué, et très long», explique Emmanuel Bouteille, «parce que les strips étaient éparpillés par le monde. Mais l’éditeur américain Fantagraphics Books, qui travaillait sur un projet d’intégrale depuis une dizaine d’années, nous a mâché le travail et a sorti un premier volume (il devrait y en avoir douze en tout) fin 2011».

«L’épreuve n’était pas terminée pour autant, puisqu’on a dû faire face à un tas d’imprévus, parmi lesquels le décès de Kim Thompson, mon contact chez Fantagraphics, les exigences de Carolyn, la fille et ayant-droit de Walt Kelly, puis une série de contraintes techniques extrêmement chronophages».


Par exemple, le lettrage ou la traduction, ô combien ardue, des dialogues de Pogo: «les personnages s'expriment dans un anglais peu orthodoxe (certains accents sont, par exemple, écrits de manière phonétique) donc il faut trouver des «couleurs» cohérentes pour chaque personnage. C'est un travail de titan, qui a demandé presque six mois de travail!»

Contraintes techniques, exigences des ayant-droits et autres vicissitudes matérielles auront, malgré son évident intérêt patrimonial et artistique, empêché Pogo de se présenter au public hexagonal durant près d'un demi-siècle. C'est un aspect méconnu de la bande dessinée, cet Art (trop) souvent dit «mineur», qui se «négocie» dorénavant comme d'autres oeuvres d'Arts plus reconnus.