Souvenirs de Syrie en BD. Riad Sattouf raconte son enfance au Moyen-orient

BD L'auteur de Pascal Brutal (fauve d'or au festival d'Angoulême 2010) et réalisateur des Beaux gosses publie une autobiographie dessinée drôle et passionnante...

Olivier Mimran
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Riad Sattouf & Allary Éditions 2014

Récompensé du Fauve d'or 2015 à Angoulême, Riad Sattouf avait présenté son album aux lecteurs de 20 Minutes en mai dernier

Des plateaux télé aux ondes radio, des colonnes des journaux aux stands des festivals, on n’a jamais autant vu et entendu Riad Sattouf. Normal, puisqu’il est en pleine promo de son dernier ouvrage. Mais s’il est autant sollicité, c’est surtout parce que cet auteur de BD (Pascal Brutal, La vie secrète des jeunes etc.) et cinéaste (Les beaux gosses, Jacky au royaume des filles) est doté d’un talent de conteur hors pair. Et c’est manifeste dans L’Arabe du futur, une admirable BD autobiographique qui éclaire des événements géopolitiques récents et qui, quinze jours après sa sortie, cartonne déjà en librairies.

Voyageur précoce

Né en 1978 d’un papa syrien et d’une maman bretonne, le petit Riad a en effet vécu les premières années de sa vie en Libye – alors dirigée par Khadafi — puis dans la Syrie d’Hafez al-Assad. Diplômé de la Sorbonne, son père, issu d’un milieu modeste et adepte du panarabisme, y était parti enseigner l’histoire. L’album raconte ainsi, avec l’humour qui caractérise l’œuvre de Riad Sattouf, les difficultés d’adaptation d’un gamin – blond à l’époque, ce qui n’aide pas à l’intégration- confronté à l’âpreté d’une vie rythmée par les traditions.

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L’arabe du futur s’articule donc autour de souvenirs lointains (l’auteur avait alors entre trois et six ans), lesquels, comme l’a confié l’auteur à 20 Minutes, «sont surtout des souvenirs de sensations, d’émotions, d’actions. Et j’ai recomposé les dialogues, car je ne m’en souviens pas non plus avec précision». Pourtant, à cette mémoire fatalement oblitérée s’adjoint une réalité historique avérée. «Il était important pour moi de proposer deux regards», explique Riad Sattouf, «celui de l’enfant candide qui découvre de nouveaux environnements et une voix off (d’adulte) qui explique certains faits qui touchent directement les personnages. Faute de quoi j’imagine que certains lecteurs auraient pu être un peu perdus».

«Raconter l’intime dans des pays particuliers»

De fait, si cette autobiographie dessinée touche par sa description d’une expérience humaine, a fortiori enfantine, elle revêt également une vraie valeur documentaire, notamment géopolitique. Pour autant, Sattouf ne revendique pas cet aspect: «Je ne fais rien d’un point de vue politique, même si j’ai mon propre avis sur la Syrie, le Printemps arabe etc. Mais je ne suis pas un expert, donc je ne vais pas me lancer dans des explications géopolitiques approfondies», précise-t-il modestement. «Mon idée, c’est plutôt de raconter l’intime dans des pays un peu particuliers. C’est la vie quotidienne que je rapporte, avec les difficultés inhérentes à son contexte national. Après, les descriptions prennent forcément une dimension documentaire dans la mesure où elles relatent des ailleurs, des cultures différentes de la nôtre».

Rattrapé par l’actualité

Il n’empêche que son livre prend une résonance particulière aujourd’hui, alors que Libye et Syrie sont sous le feu des projecteurs. «C’est vrai, et il était très important pour moi de "participer", de réagir aux récents événements. Comme lorsque Khadafi ou Assad ont été accueillis en grande pompe par la France: vu le souvenir que j’avais de la vie en Libye et en Syrie, j’ai eu une vision très sombre de ces gestes politiques. Ça n’était peut-être pas le cas de la plupart des gens, qui connaissaient mal ou de manière parcellaire la "carrière" de ces régimes. J'essaie, par l'intime, de peut-être "complexifier" la perception que certains en ont».

Un succès considérable

Touchant, très drôle malgré ses contextes parfois dramatiques (comme quand le petit Riad aperçoit, par exemple, des pendus sur une place publique), didactique mais sans prétention, L’arabe du futur n’a pas volé sa 1re place des ventes de bande dessinée devant des classiques comme Alix ou Spirou (classement livres-hebdo au 22 mai 2014). Un succès d’autant plus admirable qu’il n’est sorti il n’y a que dix jours! Initialement tiré à 25.000 exemplaires – ce qui est déjà considérable en BD, il vient d’ailleurs de bénéficier d’un retirage de 20.000 exemplaires. «Le livre semble plaire. Ça me fait ultra plaisir, d’autant que c’est un de mes albums les plus personnels», reconnait Riad Sattouf.

C’est également un énorme succès pour la jeune maison d’édition Allary, fondée il y a seulement quatre mois. «Guillaume Allary était l’éditeur, chez Hachette, d’une de mes premières BD qui s’appelait Retour au collège. Comme il a été l’un des premiers à croire en mon travail, je suis comme le caneton qui sort de son œuf et suit, à vie, le premier être qu’il rencontre (rires)». En plus d’être brillant, Sattouf est donc fidèle. Ce que lui rendent bien les milliers de fans – dont nous sommes- qui gardent un œil sur l’œuvre singulière de cet artiste complet.

L’arabe du futur t1 «une jeunesse au Moyen-Orient (1978-1984)», de Riad Sattouf - Allary éditions, 20,90€