Comment les blogs sont devenus «le radio-crochet de la littérature»

CULTURE «Alors voilà», «Le bomeur», «Sans télé, on ressent davantage le froid»... A l’heure du succès de l’autoédition, autant de blogs transformés en livres par des éditeurs qui fouillent le Net comme un nouveau terrain de jeu…

Annabelle Laurent

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Nathanaël Rouas, 29 ans, auteur du Bomeur (Robert Laffont, 17 mars 2014)
Nathanaël Rouas, 29 ans, auteur du Bomeur (Robert Laffont, 17 mars 2014) — Karlhab

«Au départ, c’était juste pour faire marrer mes potes». En 2012, Nathanaël Rouas ouvre un Tumblr consacré aux bobos-chômeur, ces «bomeurs» qui comme lui enchaînent les cafés en terrasse à 15h, un Moleskine à la main, entre deux rendez-vous Pôle Emploi. Rapidement, les autres «bomeurs» se reconnaissent, les médias adorent, une communauté de lecteurs se crée via Facebook. «Au bout de trois mois, je me dis qu’il y a peut-être un truc à faire.» Deux ans plus tard, Le Bomeur (Robert Laffont) vient d’apparaître le 17 mars en librairie. Vous y trouverez aussi Alors Voilà (Fayard), les chroniques drolatiques de l’interne en médecine Baptiste Beaulieu, et bientôt, Sans télé, on ressent davantage le froid (Fayard) de la talentueuse Titiou Lecoq (Les Morues). Tous deux également inspirés de blogs.

En mode veille

«On sait bien que n’importe qui peut ouvrir un blog aujourd’hui. La chance, c’est que beaucoup d'éditeurs surveillent ce qui s'y passe», note Alexandrine Duhin, l’éditrice qui a travaillé sur Alors Voilà et le livre de Titiou Lecoq, et qui dit faire, depuis plus d’un an «une veille» intensive. Sur Twitter? Facebook? Les sites spécialisés? «Je ne vais pas donner tous mes petits secrets». Pour Alors Voilà, tout part d’un papier du Monde qui compare début 2013 le blog à la Maladie de Sachs de Martin Winckler. «Ce jour-là, Baptiste a été contacté par un grand nombre d’éditeurs. En découvrant son blog, je suis tombée de ma chaise, quel talent». Le jeune auteur choisit la proposition de Fayard, puis, avec l’éditrice, travaille plusieurs mois, pour «choisir des anecdotes déjà parues, construire l'histoire et nourrir la trame de nouveau matériel littéraire».

Dorothée Cunéo, éditrice du Bomeur, surveille elle aussi de près la «zone de jeu supplémentaire» qu’est le Net, mais c’est Nathanaël qui lui a envoyé directement, en guise de manuscrit, «une sélection de mes articles du blog et de mes retombées presse». Pour l’éditrice, on est passé, depuis la toute première parution en 2007, celle du livre inspiré de Vie de Merde, à l’étape suivante: «Au départ c’était les éditeurs qui repéraient les auteurs. Maintenant ils viennent d’eux-mêmes», les blogs, c’est pour eux «le radio-crochet de la littérature, ça leur permet de montrer ce qu’ils savent faire». Un phénomène qui répond au succès de l’autoédition, qui ne cesse de progresser depuis Les gens heureux lisent et boivent du café, auto-édité puis acquis par Michel Lafon: selon un sondage Ifop pour MonBestSeller réalisé à l’occasion de ce 34ème Salon du Livre, 64% des écrivains en herbe se détourneraient des maisons d’éditions classiques contre 55% en 2013.

Transformer un «like» en achat

Comme pour l’autoédition, les blogs transformés en livre sont-ils un moyen, pour les éditeurs, de limiter les risques, puisqu’une communauté de lecteurs s’est déjà créée en amont de la publication? «On bénéficie d’une surface médiatique déjà existante», reconnaît Alexandrine Duhin, mais «je ne crois pas à l’automatisme du lecteur de blog au lecteur de livre», ajoute-t-elle. «La question non tranchée, c’est la concurrence entre le gratuit et le payant. Pourquoi acheter un livre quand une grande partie est en ligne gratuitement?», renchérit Dorothée Cunéo. C’est là qu’il faut convaincre de la valeur ajoutée du livre. «Notre travail avec les auteurs ne change pas. Il faut adapter, réécrire…», s’accordent les deux éditrices. «Il n’y a pas de roman in extenso sur le Net», insiste Alexandrine Duhin pour laquelle «le livre de Titiou Lecoq n’est pas du tout une adaptation du blog. C'est un livre à part entière».

«Souvent, les livres à partir de Tumblr sont humoristiques, donc beaucoup de gens achètent pour des cadeaux», ajoute Dorothée Cunéo. Car il y a aussi tous les Tumblr de «culture LOL», comme Comment devenir un ninja gratuitement?,  Les Boloss des belles lettres, Chers voisins, ou Avec Maman, 11ème des ventes Essais cette semaine selon Livres Hebdo. «Peut-être que c’est le début de la fin, peut-être qu’on a atteint un palier, mais tant que les gens achètent les livres alors qu’ils pourraient lire les blogs…», glisse Dorothée Cunéo. L’auteur du Bomeur observe de son côté, sur Facebook, les lecteurs de son blog soutenir la sortie de son livre. En se disant que «c’est grâce à tous ces gars que je ne connais pas, grâce à leur like, que je réalise mon rêve de gosse, sortir mon roman».