Fin de «Donjon»: Lewis Trondheim et Joann Sfar s’expliquent

BD Deux tomes de la série sortent simultanément et concluent «Crépuscule», le dernier de ses trois arcs…

Olivier Mimran

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Donjon 110 «Haut Septentrion» (extrait)
Donjon 110 «Haut Septentrion» (extrait) — Sfar, Trondheim, Alfred & éd. Delcourt

Qui aurait imaginé qu’une série d’heroic fantasy foutraque initiée, par jeu, par deux amis alors apprentis-scénaristes, caracolerait, 16 ans plus tard, en tête des ventes avec plus d’un million d’exemplaires vendus? Certainement pas Lewis Trondheim et Joann Sfar, les premiers concernés, auxquels 20 Minutes a demandé si les deux derniers volumes (il en existait déjà 32) signaient la fin de leur aventure commune.

Précision: si les compères ont, professionnellement, beaucoup de points communs (ils jouent tous deux avec les genres, sont considérés comme des emblèmes de la «nouvelle BD» et sont hyper-productifs), ils sont humainement assez différents: Lewis Trondheim est généralement discret et peu bavard, Joann Sfar plutôt solaire et loquace. Le premier nous a répondu par courriel, le second, deux jours plus tard, au téléphone.

Est-ce définitivement la fin de la série, tous arcs confondus?

LT — Il paraît en tout cas fort improbable que Joann soit de nouveau disponible pour écrire de nouveaux scénarios. Nos calendriers ne sont plus trop dans le même espace-temps.

JS — C’est la fin du grand axe que l’on a écrit depuis le début, ça ne veut pas dire qu’on ne fera pas d’autres albums ou d’autres histoires dans l’univers de Donjon. C’est juste que comme il y a quand même 34 albums -je crois que c’est plus qu’Astérix, non?-, on a souhaité offrir une conclusion à toutes les grandes choses qui ont été ouvertes depuis le début. Je précise que mes enfants me disaient souvent qu’il manquait plein de choses dans Donjon, qu’ils n’étaient pas contents, j’espère être plus tranquille de ce côté-là (rires).

2) Pourquoi «jeter l’éponge»?

LT — Je comprends tout à fait l’attrait que peut avoir l’audiovisuel, le temps et l’énergie que cela nécessite. Et qu’ensuite Joann, tant qu’à revenir à la bande dessinée, fasse des projets en solo et personnels pour décompresser.

JS — Je ne sais pas si on jette l’éponge. Le fait est qu’on a écrit ces deux albums il y a assez longtemps, puisqu’il a fallu le temps de les dessiner, les éditer, et que je n’avais pas imaginé que je serais autant ému en les recevant puis les lisant samedi dernier. Me dire «c’est la fin de Donjon» m’a simplement bouleversé. Alors, pour en revenir à la question, je ne sais pas si on en fera d’autres dans l’avenir, mais ces deux-là signent la fin d’une époque. Ça, c’est certain. Et puis ça raconte la passation de pouvoir à un autre couple de héros, donc ça dit vraiment que pour nos héros à nous, c’est fini fini. Et ce qui est aussi très important, et qui correspond à un choix fort, c’est notre refus de voir la série reprise par d’autres scénaristes que nous. On n’a pas du tout envie que ça devienne une licence, etc. On est faussement des industriels, en fait (rires). Donjon, c’est écrit par Lewis et moi, point!

3) Donjon a initialement été pensé comme une série au long cours dont l’une des originalités résidait dans la variété de ses exécutants. De ce point de vue, êtes-vous satisfait du «casting» de la série?

LTDonjon n’a pas été pensé comme une série au long cours avec de multiples trames, personnages, époques. Ça s’est fait au fur et à mesure.

JS — Oh oui! Pour moi, c’est simple: plus c’est bizarre, plus j’aime car il n’y a rien de plus drôle que de recevoir des lettres de réclamation de jeunes lecteurs d’heroic fantasy classique outrés par des graphismes auxquels ils ne sont pas habitués… et constater que deux ans plus tard, ils adorent! Personnellement, je crois que les tomes dont je suis le plus fier sont ceux qui ont été dessinés par Blutch, Killofer, Jean-Claude Menu, Blanquet ou Bézian. Et puis comme on a toujours un peu envie de pervertir la jeunesse (rires), on peut être fier d’avoir amené des lecteurs à découvrir ces auteurs, vers lesquels ils ne seraient probablement jamais allés. Je ne dis pas que Donjon est écrit pour les enfants, mais il y a quand même des «entrées» pour eux, alors penser qu’on a contribué à les «éduquer», c’est absolument réjouissant.

Avez-vous des regrets?

LT — La seule chose que je regrette, c’est qu’on n’ait pas eu le temps de faire des déguisements géants avec tous les personnages et créer un parc d’attractions Donjon.

JS — Absolument aucun!

4) Que vous a apporté l’expérience Donjon en tant qu’auteurs?

LT — Elle m’a appris que l’on pouvait écrire un bon scénario de BD en trois jours.

JS — Ça se situe bien au-delà qu’en tant qu’auteur, davantage en tant que fan -car je suis un gros fan à la base (rires). Bref, ça m’a permis de tomber encore plus en admiration devant le travail de Lewis. J’étais déjà fan quand on a commencé à partager le même atelier, en 1992-93, mais je ne l’ai plus lâché avant qu’il n’accepte qu’on écrive quelque chose ensemble. Mon amitié avec Lewis préexiste à Donjon, mais Donjon symbolise quand même notre amitié. Donc ça m’a apporté un de mes meilleurs amis, Lewis, qui m’a tout appris dans mon métier. Aujourd’hui encore, je lui demande son avis à propos de tout ce que je produis.

Donjon Crépuscule 110 «Haut Septentrion», de L. Trondheim, J. Sfar, Alfred & Walter – éd. Delcourt, 10,95 euros
Donjon Crépuscule 111 «La fin du Donjon», de L. Trondheim, J. Sfar, Mazan & Walter – éd. Delcourt, 10,95 euros