«Réparer les vivants», l'attrape-coeur de Maylis de Kérangal

Annabelle Laurent
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Maylis de Kérangal, auteur de Réparer les vivants (Ed. Verticales, 2 janvier 2014)
Maylis de Kérangal, auteur de Réparer les vivants (Ed. Verticales, 2 janvier 2014) — SIPA

Le van percute le poteau de plein fouet, Simon n’était pas attaché. Aux urgences du Havre, «la mort se présente, la voilà, c’est elle». Il avait 19 ans. Mais son coeur, aidé par la machine, bat toujours, et peut, va continuer de battre dans le corps de Claire, vingt-quatre moins une minute plus tard, au terme d’une transplantation cardiaque transformée en épopée collective à perdre haleine, éblouissante d’émotion.

Après Naissance d’un pont, Maylis de Kérangal fait du coeur humain son héros, ce héros double qui concentre la vie et «la zone des affects, l’amour», comme une «boîte noire des sentiments». «C’est cette dimension symbolique là qui m’a tenue, qui a autorisé le roman», explique l’auteur de 48 ans, que nous rencontrons la semaine où Réparer les vivants s’est hissé en 4ème place des ventes.

Une enquête approfondie

La charge symbolique est forte, la plume lyrique, envoûtante, et à la fois, comme dans Naissance d’un pont, Prix Médicis en 2010, d’une précision fascinante. Elle l’est d’autant plus qu’au milieu médical, à la transplantation cardiaque, Maylis de Kérangal ne connaissait «vraiment rien», nous dit-elle. Elle s’est documentée. Elle cite plusieurs entretiens avec un infirmier coordinateur de prélèvements d’organe, une visite à l’agence de la Biomédecine, une autre dans le service de la Pitié Salpétrière où se font 70 greffes de cœur par an.

Pour l’une d’elles, elle s’est même glissée au bloc - «J’ai vu l’arrivée du cœur, le moment où il est réimplanté, luxé». La scène est recomposée dans le roman. Pour le multi-prélèvement, pas d’observation préalable: «trop privé» et l’équipe n’a pas besoin «de se coltiner l’écrivain de service qui va avoir sa petite émotion». Elle évoque aussi ses lectures, sur le don, sur la mort, ethnographiques, historiques. «J’ai lu sur les enterrements de cœur, les sépultures multiples des rois de France, je trouvais ça dingue».

«Tous mes personnages sont héroïques»

Pourquoi s'imposer une telle rigueur? «Informer le texte» est pour elle «la moindre des choses». Pour le lecteur? «J’ai besoin de construire des rapports très serrés avec mes objets, il faut que j’aille chercher, m’aventurer, arpenter», «recueillir des mannes sémantiques, des espèces de lexiques». Elle y tient: ce n’est «pas par soumission au réel. Ce n’est pas mon problème». «C’est l’inverse. C’est pour émanciper le roman du réel».

Le roman informe, mais émeut, surtout. A-t-elle signé un manifeste pour le don d’organes? «Mon livre fonctionne sans doute comme ma carte de donneur. Mais je ne voulais surtout pas asséner une morale, séparer les généreux et les autres. Je voulais que les résistances soient présentes», car, glisse t-elle, «il faut mesurer le dépassement que c’est. Je suis très émue, très impressionnée par ces gens qui arrivent à se hisser au niveau du collectif. Tous mes personnages sont pour moi héroïques». La scène la plus puissante du roman décrit comment, avant d’envisager la transplantation du coeur de Simon, il faut s’immiscer à travers le choc, la douleur sidérante des parents pour poser, si tôt, si prématurément, la question: sont-ils d’accord? Avant qu’un oui, murmuré, suffise à ce que le collectif s’ébranle, mû par une seule force: celle d’aller réparer un vivant.