Blutch invente la machine à démonter le temps

Olivier Mimran

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® Blutch & éd. Dargaud

Grand prix du festival d'Angoulême 2009 à seulement 42 ans, Blutch -qui  se faisait discret depuis (voir encadré)- signe un retour magistral avec le sublime Lune l'envers, maelström graphique et narratif époustouflant qui rappelle combien l'auteur du Petit Christian, de Mademoiselle Sunnymoon, de Waldo's bar etc  reste l'un des créateurs majeurs de la BD mondiale.

Tempus fugit (le temps fuit)

On y assiste, dans un avenir qu'on suppose proche, à deux trajectoires qu'on croit d'abord distinctes: celle de Lantz, un auteur de BD «star», qui ne parvient pas à terminer le Nouveau Nouveau testament pour lequel il a touché une avance considérable; et celle de Liebling, une aspirante-peintre qui intègre, plus ou moins accidentellement, le méga-consortium de production de bande dessinée pour lequel travaille Lantz. Alors que ce dernier s'interroge sur l'essence de son Art, la jeune fille découvre un système dans lequel l'individu n'est considéré qu'en tant qu'outil de production.

Au gré des pages, on finit par réaliser que les destins de ces deux-là sont étroitement liés. Et que si ça nous a d'abord échappé, c'est que Blutch malmène sans cesse la notion de fuite du temps, différente pour Lantz et Liebling: lui vieillit normalement, elle au ralenti. A moins que lui ne vieillisse en accéléré et elle normalement? Difficile à apprécier, tant s'accumulent, presqu'espiéglement, les chausse-trappes narratives. On saute d'un âge (de personnage) à l'autre, les recoupements ne s'opérant qu'à force d'une concentration extrême.

Chauffe-neurones

Car s'il est un fait établi, c'est que les albums de Blutch ne se lisent jamais de façon passive. Ils exigent une véritable immersion, une implication intellectuelle qu'on n'attend pas forcément dans la lecture d'une BD, ce médium que beaucoup tiennent encore pour un divertissement pour enfants. Formellement splendide, grâce à un dessin de plus en plus élégant et les couleurs façon «Polaroïd» d'Isabelle Merlet, Lune l'envers aborde, pêle-mêle, les thèmes du vieillissement, de la difficulté d'aimer et des perversions de la production de masse (par extension, du capitalisme). Plus en filigranes, car adressé à certains «happy fews», l'album dénonce aussi une certaine standardisation de la BD (actuelle?), une modernisation qui encourage le talent à s'effacer devant le rendement. Un menu copieux, certes, mais jamais indigeste. D'ailleurs, on ne l'affirmera jamais assez: lire Blutch rend plus intelligent!

«Lune l'envers», par Blutch - Éditions Dargaud, 14,99 euros

Des bulles aux planches

Alors qu'on tenait Blutch pour un auteur fécond -il a produit 12 albums de bande dessinée entre 1993 et 2003-, voilà qu'il s'était mis à se faire rare après avoir été sacré à Angoulême (ne publiant que l'excellent «Pour en finir avec le cinéma», en 2011). A se demander s'il n'avait pas été tétanisé par cette suprême reconnaissance? Que nenni: outre la réalisation de «Lune l'envers», l'auteur a récemment signé des animations graphiques pour la pièce de théatre «Le moral des ménages», mise en scène par Stéphanie Cléau (qui sera rejoué le 15 mars à la Ferme du buisson de Noisiel, dans le cadre du Pulp festival).