Denis Podalydès: «Je pensais être de ceux qui ne jouent que des psys et des avocats»

Annabelle Laurent

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Denis Podalydès signe son premier roman, Fuir Pénélope (Mercure de France, 9 janvier 2014). 
Denis Podalydès signe son premier roman, Fuir Pénélope (Mercure de France, 9 janvier 2014).  — BALTEL/SIPA

«Vous me faites signe, je suis par là!» C’était en 1988. Il lisait, sur une colline surplombant Florence. L’équipe du film, son tout premier, l’a simplement… oublié. Lui, la vedette. A 50 ans, Denis Podalydès garde en mémoire, comme si c’était hier, cette «scène de l’oubli». A la fois «comique, et existentielle, car je m’étais posé de graves questions», raconte à 20 Minutes le sociétaire de la Comédie Française. Les autres souvenirs sont flous, alors l’auteur d’essais (Voix Off) décide pour la première fois d’inventer. «Pour que la fiction l’emporte sur l’oubli. Pour, aussi, ne pas faire la leçon aujourd’hui à celui que j’étais hier.»

Fuir Pénélope le transforme en Gabriel, jeune comédien de théâtre sollicité par un réalisateur grec pour jouer dans son premier film. Il y raconte les aléas du cinéma, ses partenaires burlesques, le trac qui le paralyse. «Je ne retrouvais pas les faits, mais j’avais les sensations». Denis Podalydès en commente trois, sur le travail d’acteur.

  • Les acteurs de cinéma. «Les acteurs qui font du cinéma sont beaux, en général. Ils n’ont pas fait beaucoup d’études et ne croient pas faire un vrai métier. Il y en a qu’on arrête dans la rue, comme ça, vous ne voulez pas faire des essais pour un film, et voilà, c’est fait, on les engage (…) Ils sentent, ils ont un instinct animal. Sous n’importe quel angle, ils sont expressifs. (…) Avec mes années au Conservatoire, rien ne me vient instinctivement. Je réfléchis, conçois, prévois» (p.51)

Denis Podalydès: Quand j’ai commencé, quantité d’acteurs avaient été repérés par des directeurs de casting, comme Sandrine Bonnaire ou Béatrice Dalle. Bien sûr c’était une vision très partiale. J’avais l’impression d’être plus qualifié, et au nom de cette qualification, d’avoir moins de chances. On me disait au Conservatoire que j’étais un «cérébral». Je pensais être de ceux qui ne jouent que des psys, des avocats. Des gens de la parole, pas des gens du corps. Des gens affectés. J’avais l’impression d’être tellement polissé, bardé de connaissance et d’éducation que je vivais cela comme une série d’entraves, alors que pour faire du cinéma, il fallait être une nature libre, donner sans en donner l’impression. Il y a des acteurs comme ça…

  • «Entrer» dans le rôle. «Je sais bien qu’il me manque d’avoir vécu, de m’être battu, d’avoir souffert. Mon chagrin d’amour n’est pas une expérience suffisante» (p.73)

D.P.: Jeune acteur, on se dit «Dès que je peux souffrir un peu, c’est toujours ça de gagné, je puiserai là-dedans». C’est évidemment extrêmement naïf. Des acteurs peuvent donner le sentiment qu’ils ont vécu d’atroces tragédies, et, à l’inverse, avoir «vécu» ne garantit pas d’être émouvant. Il y a un stade de la douleur qui est bête, horrible, où elle ne passe pas.

  • L’enfance restaurée. «Le cinéma, pour l’acteur que je suis, et plus encore à l’étranger, est une petite enfance restaurée. On s’occupe de moi du matin au soir. On me donne à manger, on s’émerveille de mes progrès comme de mes erreurs. Je n’ai de responsabilité qu’en jouant» (p.156)

D.P.: A 50 ans, sur un tournage, j’ai encore le sentiment d’être pris pour un enfant. On vous suit pratiquement pour aller aux toilettes, le maquilleur vous fait la toilette… Votre subjectivité, votre liberté est entravée. Certains acteurs le supportent très mal. D’ailleurs, certains se rendent encore plus infantiles et se comportent comme des sales gosses, des enfants mélancoliques, menteurs, sournois, désagréables. C’est aussi pour ça qu’un beau jour, certains passent derrière la caméra. Moi, je n’ai pas envie de m’abandonner à la passivité à laquelle on veut me réduire. C’est pour ça que j’écris beaucoup pendant les tournages.

>> Trois autres romans de la rentrée de janvier: «Le Chardonneret», «En finir avec Eddy Bellegueule», «Opération Sweet Tooth»