Avec «Taipei», Tao Lin chronique une génération lovée dans les drogues et dans le Web

Joël Métreau

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L'écrivain américain Tao Lin.
L'écrivain américain Tao Lin. — Dennis Johnson

«Il est comme son livre», affirme l'attachée de presse, rassurante, à la journaliste qui va l'interviewer après nous. C'est vrai, Tao Lin est doux et perspicace. Curieux et détaché. Juvénile et pourtant légèrement voûté dans sa démarche. Comme dans son troisième roman «très autobiographique», Taipei, (Au Diable Vauvert, 20 euros). L'écrivain de 30 ans préfère quand même se tenir à distance, en écrivant à la troisième personne. Son alter ego s'appelle Paul. C'est un jeune auteur indolent, vivotant à New York, passant d'un amour à un autre, et qui est bringuebalé par ses connaissances de fête en fête et de lecture en lecture.

Description quasi clinique des fêtes

La quatrième de couverture de l'édition française n'est déjà plus à la page: Tao Lin ne vit plus à Brooklyn. Il s'est installé à Manhattan sur la 29e rue, pour squatter chez son frère graphiste, parce qu'il n'y «paie beaucoup de loyer». L'argent? C'était une de ses «motivations pour écrire», mais l'écriture, c'est surtout «quelque chose pour occuper mon temps». Une nonchalance qui imprègne tout Taipei, notamment dans la description quasi clinique des partys, où le mobilier des apparts, du canapé au réfrigérateur, se confond avec ceux qui les habitent jusqu'au petit matin. «Comme tout le monde a l'habitude de retrancher ces descriptions, personne ne sait ce qui se passe dans ces soirées, alors je les mets», explique Tao Lin. Minimaliste pour les uns, sociologique pour les autres. Tao Lin s'en fiche: «J’aime écrire ce que j’ai envie de lire.»

Une pile de cocaïne, de MDMA et d'héroïne

Avec ce roman, «Tao Lin devient l'un des stylistes de la prose les plus intéressants de sa génération», notait Bret Easton Ellis avant d'ajouter, avec la perfidie qui sied à l'auteur de Moins que Zéro, «ce qui ne signifie pas que Taipei n'est pas un roman ennuyeux». C’est sûr, Taipei n'a rien de glamour, ni de trash. Tao Lin fanfaronne un peu: «Ma soirée la plus dingue avait lieu avec une dizaine de personnes que j'avais invitées, devant une pile énorme de cocaïne, de MDMA et d’héroïne». Il poste ces jours-ci la photo d'un joint, «cadeau de son éditeur français», écrit-il. Dans son ouvrage, il s’arrête aux frontières des mondanités et du name-dropping. Son roman reflète juste «la période la plus sociable» que Tao Lin a jamais connue. «D'habitude, je vais à peu de soirées».

Toujours un écran près de Paul

Taipei divague à mi-chemin entre les trois-pièces de New York et les centres commerciaux de Taïwan, dont sont originaires les parents de Paul et de Tao et exsude une ironie ouatée. Adderrall, Oxycodone, Ritaline, Xanax... Taipei se feuillette aussi comme le Doctissimo d'une génération à qui Internet a donné toute l'information, mais qui s'abstient de voter. De mobile ou de portable, il y a toujours un écran à proximité de Paul, toujours une conversation en attente sur messagerie instantanée. «En cinq ans, j'ai épuisé dix téléphones et Macbooks», raconte Tao Lin.

Sa bibliothèque de rock indé

Son iPhone au verre fêlé prendra bientôt le chemin de la casse, avec sa bibliothèque de rock indé et le Kindle app sur lequel il annote des romans. Sur son prochain smartphone, il retrouvera ses réseaux sociaux, Facebook, Twitter, Instagram, Pinterest, «mais pas Snapchat ni Vine», qu'il nourrit de statuts en pointillé et d'images anodines. «Je n'interagis pas beaucoup avec les gens, surtout s'ils se comportent comme des fans, surtout s'ils me placent sur un piédestal». Tao Lin sait qu'il n'a rien d'extraordinaire, il rend juste ses lettres de noblesse à la joyeuse banalité d’une jeunesse hyperconnectée.