La quête du silence est d'or

Benjamin Chapon
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Chambre de l'hotel Bulles Attrape Rêves, près de Marseille
Chambre de l'hotel Bulles Attrape Rêves, près de Marseille — POCHARD PASCAL/SIPA

«Un ange passe.» Cette expression française fascine le sociologue et philosophe Landry Feuillot, qui rédige actuellement un Dictionnaire du bruit. «Quand le silence se fait, en société, on dit, à haute voix, qu’un ange passe, pour justement combler ce silence. Le silence attire autant qu’il effraie.» Et pourtant, les éclaireurs de Soon Soon Soon ont déniché une foule d’innovations technologiques permettant de lutter contre le bruit.

On retiendra notamment une puce électronique qui garantit un silence artificiel dans une pièce en créant un «contre bruit» de même amplitude sonore que le bruit gênant. Ou un dispositif qui filtre (en les sélectionnant) les sons venant de l’extérieur, ne laissant passer que les chants d’oiseaux par exemple. Mais il y a aussi des restaurants, comme Eat, à Brooklyn, qui commencent à imposer à leurs clients de se taire s’ils veulent manger…

Applaudir le silence

Dans le monde de l’entreprise, on ne compte plus les études qui prophétisent la fin de l’ère de l’open-space. «Le modèle de l’open-space a été dévoyé, note Jason Fried, auteur et entrepreneur. La première entreprise à avoir créé un open-space avait établi des règles proches de celles d’une bibliothèque: on ne parle pas à voix haute, on ne téléphone pas, on n’interrompt pas les gens qui sont en train de travailler…»

Les wagons «zen», silencieux, des TGV sont entrés dans la culture populaire, ou du moins leurs doubles maléfiques, les terribles wagons «Zap». Cette quête de silence se retrouve aussi dans le succès des retraites bouddhistes où les participants s’engagent à ne pas parler pendant dix jours.

Au commencement fut le bruit

Ces différentes manifestations d’un besoin de silence plaideraient pour un constat: notre société est trop bruyante. «Aucune réalité objective ne permet d’affirmer cela, estime au contraire l’historienne Fabienne Madon. Il n’y a jamais eu autant de normes anti-bruits, la technologie nous permet de vivre dans un silence relatif, pour peu qu’on le désire.

«La vie était autrement plus bruyante à Londres en 1850 avec des industries en centre ville, ou dans la Rome d’Auguste en perpétuel chantier, poursuit l’historienne. Ma grand-mère a grandi à Paris, près des Halles où des écosseurs de petit pois chantaient dès trois heures du matin dans sa cour.»

On ne s’entend plus

Landry Feuillot note que Platon se plaignait du bruit à l’œuvre dans Athènes et des «nouvelles du monde» qui le distrayaient. 2.500 ans avant Twitter, Facebook et BFMTV… «Les personnes qui se plaignent du bruit ambiant ou prétendent avoir besoin de silence sont des égocentriques, explique le philosophe. Ils veulent s’entendre eux-mêmes, ils disent aussi "je veux écouter mon corps." C’est une façon de dire que "le bruit des autres est une nuisance mais le mien propre est une pensée élaborée." Tous les grands penseurs se sont plaints du bruit de leurs contemporains.»

Bien sûr, si ce sont de grands penseurs et non pas un vulgaire collègue de travail ronchon, l’urgence de faire silence est plus prégnante. D’autant que le silence sied au cerveau. «Chaque source de bruits - le son du métro, d’une conversation, une musique… - divise par deux vos capacités de concentration et augmente le pourcentage de vos capacités cérébrales consacrées aux fonctions vitales, explique la neurologue Jacqueline Reboul. Quand vous lisez dans le métro en écoutant de la musique, moins de 2% de vos capacités cérébrales est dévolu au contenu du livre et 75% au fait de ne pas arrêter de respirer.»

Ainsi, la plupart des cerveaux travaillent mieux dans le silence. «Mais pas tous, note la neurologue. Un environnement silencieux peut déranger l’activité cérébrale de certaines personnes. Moins de 10% de la population mondiale, surtout des hommes, est concernée.»

Le silence est de mort

Pour les autres, la quête de silence est une lutte de tous les instants. A moins qu’il ne s’agisse d’une forme de suicide social autant qu’intellectuel.

Des chercheurs travaillent sur la structure du silence. «Le monde est en résonance, partout, tout le temps, même dans l’espace où, par exemple, les vents solaires sont d’un certain point de vue, assourdissants, explique Robert Nemiroff de l’université du Michigan. A partir de là, étudier le silence revient à étudier certaines particules qui restent «sourdes» à toutes les formes de résonance. On les appelle les «particules mortes.» A bon entendeur…