«En finir avec Eddy Bellegueule», premier roman choc de la rentrée d’hiver

Annabelle Laurent

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Edouard Louis, auteur d'"En finir avec Eddy Bellegueule", Seuil. 
Edouard Louis, auteur d'"En finir avec Eddy Bellegueule", Seuil.  — ©John Foley / Ed. Seuil

«C’est toi, le pédé?» Cette question, lancée au collège par deux garçons qui furent bientôt ses agresseurs réguliers, Edouard Louis se l’est répétée «inlassablement, des mois, des années», écrit-il. Ce sont «ses airs», déplore sa famille, sa démarche, sa voix aiguë. Or dans le village ouvrier de Picardie où il est né à la fin des années 1990, être un homme, c’est «être un dur».

«Aujourd’hui je serai un dur»

Les hommes travaillent à l’usine, boivent, beaucoup. Les femmes «font des enfants pour devenir des femmes sinon elles n’en sont pas vraiment». Seuls les enfants d’instituteurs passent le bac. Personne ne quitte le village. Chaque matin devant sa glace, Eddy se persuade: «Aujourd’hui je serai un dur.» Alors il joue au foot, sort avec des filles, insulte les homosexuels «pour mettre à distance les soupçons». Mais harcelé, rejeté, et rattrapé par «la révolte du corps», il finira par partir, en intégrant la filière d’art dramatique du lycée d’Amiens.

Le récit d’une enfance gâchée, sans pathos, bouleversant. Edouard Louis entremêle deux langages: le sien, et celui des gens du village, qu’il restitue en italiques. On dit désormais de lui: Comment il parle lui, pour qui il se prend. «Le rejet a été premier. La fuite, je me la suis appropriée», explique le jeune auteur, joint par 20 Minutes, en insistant: son livre n’est pas une revanche. Les portraits de sa mère, fataliste face à son mari violent, de sa grand-mère, sont emplis de tendresse. Ce qu’il a voulu raconter, avec une force sociologique indéniable même s’il s’en est interdit le vocabulaire, c’est «la violence, la guerre permanente, l’insurrection de tous contre tous qui fait la société». «Avec mon regard d’enfant, j’aurais jugé mes parents. La littérature permet de comprendre, poursuit Edouard Louis. Ce livre, ce sont presque des excuses. Il déresponsabilise les individus de leurs actes.»

Une invitation à s’inventer

«Quand on pense à la reproduction sociale, on pense aux appareils d’Etat. Mais il y a aussi celle-ci.» Une fille du village qui veut faire des études de médecine est la madame à vouloir être mieux que les autres. «Il y a une exigence d’égalité, on veut que tout le monde soit le même, reste le même.»

Lui a changé jusqu’à son nom. «Eddy Bellegueule, putain Eddy Bellegueule, c’est énorme comme nom». Un nom d’acteur américain, son vrai nom, qui choque à son arrivée au lycée. «La honte sociale a succédé à la honte sexuelle», commente Edouard Louis. «Je ne parlais pas bien, avec un accent picard très fort. Je lisais très peu de livres.» C’est la suite de l’histoire. Celle d’un étudiant en sociologie à l’Ecole Normale supérieure et à l’EHESS qui s’est choisi il y a deux ans le nom d’Edouard Louis. Pour marquer la rupture. Comme «une invitation à s’inventer. A faire de soi ce qu’on a envie de faire de soi.»

En finir avec Eddy Bellegueule, Seuil, 17 euros.