Peut-on encore faire de l’humour vache?

Anne Demoulin

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Les humoristes Bernard Mabille, Thomas VDB et  Christophe Alêvèque.
Les humoristes Bernard Mabille, Thomas VDB et  Christophe Alêvèque. — BALTEL/SIPA/BALTEL/SIPA/DELALANDE RAYMOND/SIPA

Dans son réquisitoire contre Jean-Marie Le Pen, Pierre Desproges clamait: «On peut rire de tout, on doit rire de tout.» A la suite de l’affaire Dieudonné, François Morel déplore dans son billet sur France Inter le 10 janvier: «J’aurais dû faire antisémite comme métier.» Dans «On n’est pas couché», Nicolas Bedos dit «bravo l’idiot» et craint qu’à cause de Dieudonné, «les politicards tricards, les assos de parano et d’autres gens pas drôles» aillent «mettre le nez dans nos vannes». Au-delà de la polémique, resurgit donc cette question: à partir de quand le bon mot d’un comique ne fait plus rire personne? Des humoristes répondent à 20 Minutes.

Peut-on rire de tout?

«On peut rire de choses graves, et pourquoi pas de sujets ou thèmes compliqués. Il n’y a aucun tabou à partir du moment où c’est fait avec amour, tendresse et respect», a déclaré Dany Boon lors d’une conférence de presse dans les locaux du cinéma UGC de Villeneuve d’Ascq pour l’avant-première du film Supercondriaque.

Sans limites?

«L’humour, c’est flirter avec les limites, et parfois les dépasser, aller trop loin. La seule limite, c’est de n’être pas drôle», estime, quant à lui, Thomas VDB. «Il n’y a aucune limite à la liberté sauf la bonne éducation», rappelle Bernard Mabille. «Il n’y a pas de limite à l’humour. Tout dépend de qui le dit au départ, tout est dans l’intention», renchérit Christophe Alévêque. D’un point de vue juridique aussi, on peut rire de tout, «mais l’intention doit toujours d’être drôle», rappelle l'avocat Olivier Schnerb aux auditeurs de France Info.

Et si la vanne ne passe pas?

«Dans une société de plus en plus aseptisée, le rire devient de plus en plus mordant», constate Bernard Mabille. «Si la vanne ne passe pas, il suffit alors de s’excuser. L’humour, c’est avant tout de la générosité. C’est comme dans la vie. En soirée, on peut vanner un pote, une fois, deux fois. Si cela ne fait plus rire, on s’arrête et on s’excuse», note alors Thomas VDB.

Le second degré, ça fonctionne toujours?

«Lorsqu’on a pour objectif de lutter contre la connerie, il faut éviter d’être con. Tout est une question de sensation sur scène. Si je sens que le public prend mes propos au premier degré, j’arrête et je m’en prends à ceux qui ont réagi», explique Christophe Alévêque. «Ce qui crée le malaise dans le public, c’est lorsqu’il sent qu’un humoriste est venu régler ses comptes», commente Thomas VDB. «Si un humoriste joue un raciste pour se moquer de lui et que cela produit l’effet inverse, alors il doit se remettre en question», estime Christophe Alévêque.

Le rire sert donc à «désacraliser la bêtise» comme le disait Desproges? 

«J’ai les pieds sur scène depuis quinze ans pour défendre la tolérance, le vivre ensemble. Un humoriste doit faire avancer, faire réfléchir, il ne doit pas faire de prosélytisme ou attiser la haine», conclut Christophe Alévêque. «Faire rire, c’est un peu politique et difficile à expliquer. J’écris des sketchs depuis trente ans et je n’ai toujours pas compris pourquoi les gens rient», conclut Bernard Mabille.

Au théâtre ce soir

Thomas VDB a coécrit le spectacle «L’art d’être rigolo en 10 leçons», une production originale qu’il co-présentera le 3 février à 20h45 sur Comédie+. Il est aussi en tournée avec «Thomas VDb Chante Daft Punk». Le one-man-show «Christophe Alévêque dit tout» sera au théâtre du Rond Point  les 18 et 19 janvier à 18h30, les 15 et 16 mars à 18h30, le 4 avril à 18h30, les 16 et 17 mai à 21h, les 14 et 15 juin à 18h30. Le tailleur de costards Bernard Mabille est actuellement en tournée avec son spectacle «Sur mesure».