Pourquoi «Le Chardonneret» de Donna Tartt est un roman sublime

LITTERATURE Dans la rentrée littéraire de ce début d’année, «Le Chardonneret» fait figure de roman événement…

Joël Métreau

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 L'écrivain Donna Tartt, le 22 septembre 2013, à Amsterdam.
 L'écrivain Donna Tartt, le 22 septembre 2013, à Amsterdam. — BAS CZERWINSKI / ANP / AFP

Dans la rentrée littéraire de ce début d’année, Le Chardonneret (23 euros, Plon) fait figure de roman événement. Ecrit par l’Américaine Donna Tartt, âgée de 50 ans, cet ouvrage est éblouissant par sa maîtrise.

Dona Tartt, un écrivain rare. Un roman tous les dix ans ! Le premier livre de cette native du Mississippi remonte à 1993 et lui a valu aussi bien une reconnaissance immédiate que d’être classée parmi les écrivains best-sellers. Le Maître des Illusions racontait avec virtuosité la lente dérive d’un groupe d’étudiants esthètes, réunis dans le mensonge après avoir tué l’un de les leurs. Tout aussi tragique mais moins intense, Le Petit Copain, était publié dix ans plus tard. L’écriture est ainsi un long labeur pour cette admiratrice de Camus et de Dovstoïeski. Mais elle vaut son pesant. Sorti en janvier en France, Le Chardonneret se déroule sur presque 800 pages. A la fin de sa critique élogieuse dans le New York Times, Stephen King prodiguait le conseil suivant: «Ne le laissez pas tomber sur votre pied.» De toute façon, il y a peu de chances que Le Chardonneret vous tombe des mains.

Un roman sur l’apprentissage. Pour le jeune héros, Theo Decker, qui se raconte à la première personne, la vie s’annonce difficile. Elle est étroitement liée à un tableau flamand, Le Chardonneret,  de Carel Fabritius, qu’il vole dans des circonstances tragiques. A New York, au Metropolitan Museum, dans un attentat qui tue sa mère. Son père alcoolique, lui, s’est évanoui dans la nature. Il est recueilli par les Barbour, une famille bourgeoise. Puis il fait successivement la connaissance de Hobbie, un restaurateur de meubles qui devient son mentor, de Pippa, une jeune fille rencontrée après l’explosion, et de  Boris, un ado déboussolé et compagnon de beuverie. Des relations fouillées. Chez Dona Tartt, plus que l’amour, c’est l’amitié avec ses enthousiasmes et ses déceptions, qui est une source d’inspiration et de progression dans l’intrigue.

Une vision de l’Amérique contemporaine.  Theo Decker va traverser différents milieux dont il apprend les codes, notamment celui de la haute bourgeoisie à New York, comme de l’Amérique vivovante et en mal d’espoir, à Las Vegas. Ces deux villes aux antipodes l’une de l’autre forment le cœur du roman : New York, entre la crasse du métro et les lumières des enseignes, Las Vegas entre la poussière du désert et les rues inondées par les éclairages des néons. Les milieux traversés par l’adolescent, imprégné d’art classique comme de pop culture, sont décrits avec une précision presque sociologique.

Le style superbe. Avec un roman tous les dix ans, Donna Tartt aime prendre le temps de fignoler son écriture. Son style brille par sa finesse, et sa sensualité presque envoûtante. La description des méthodes de restauration de meubles s’accompagne d’un entrelacs de parfums tandis que les effets des différentes drogues absorbées par le héros à l’adolescence confinent à la torpeur. On goûtera encore mieux aux dialogues cisaillés et au rythme lancinant des phrases, si l’on tient pour vertu la patience.

Un suspense délicat. Ce n’est pas le point le plus fort du roman, mais le supense s’installe dans la durée. Car ce minuscule Chardonneret va devenir une épine de plus en plus aigüe dans le pied de Theo Decker. Conscient de sa valeur et imprégné du souvenir qui lui a fait s’y attacher, il refuse de s’en séparer. Il doit le dissimuler, alors que le FBI enquête sur sa disparition du musée et que des individus cherchent à s’emparer de cette toile de maître qui représente un oiseau enchaîné. Tout un symbole.