Cartier, une exposition précieuse sur la maison de joaillerie au Grand Palais

Joël Métreau

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Des diadèmes à l'exposition «Cartier, le style et l’histoire», au Grand Palais.
Des diadèmes à l'exposition «Cartier, le style et l’histoire», au Grand Palais. — Alexandre Gelebart / 20 Minutes

Dès l’entrée de l’exposition, le visiteur est emporté par les éclats d’une ronde de diadèmes. Puis il s’aventure dans le salon d’honneur du Grand Palais, aux murs miroitants de facettes colorées. Dans ce vaste hall, près de 600 pièces de chez Cartier dont la totalité représente une valeur inestimable. Et près de 300 documents d’archives, dont les dessins des objets, non signés pour conserver la dimension d’un travail collectif, qui s’efface derrière une marque du luxe. Née en 1847, Cartier voit avec cette exposition une vitrine de prestige en plein cœur de Paris. Pour le public, c’est une occasion d’appréhender les contours de son style.

Un classicisme revendiqué

Cartier revendique d‘abord une volonté de s’inscrire dans une grande tradition française. Et de s’inscrire dans l’Histoire, avec un grand H, comme en témoigne cette broche prêtée par la reine Elizabeth d’Angleterre, herself. «Chez Cartier, il y a un attachement au classicisme, explique Laurent Salomé, commissaire de l’exposition. Même quand la maison intègre des influences exotiques à ses bijoux, c’est dans un style équilibré, précis et concis.»

Les dessinateurs ont trouvé leur inspiration ailleurs que dans la joaillerie, mais plutôt dans l’architecture et le mobilier. «Louis Cartier les encourageait beaucoup à faire le tour des hôtels particuliers parisiens pour voir les motifs des portes ou des frontons, poursuit Laurent Salomé. Une broche peut ainsi ressembler à un petit monument.» Ce classicisme fait le succès de Cartier auprès des cours européennes au début du XXe siècle, mais aussi aux Etats-Unis. «Pour les Américaines, Cartier était identifié à un art de vivre à la française et à une certaine élégance», note la commissaire Laure Dalon. Ses clientes Liz Taylor ou Grace de Monaco n’auraient pas dit le contraire.

Une évolution en douceur

A la fin du XIXe siècle, la maison Cartier multiplie les références à l’époque de Louis XVI. Mais les temps changent, notamment avec les années 1920 et le mouvement Art déco. «C’est une transition très douce, les lignes s’affinent, il n’y a pas de rupture», note Laure Dalon, commissaire de l’expo. Puis succèdent les motifs en formes d’oiseaux et de fleurs dans les années 1950-1960. «Demeure toutefois une certaine façon de concevoir la couleur et l’harmonie. Même dans une libellule Cartier, il y a moins de fantaisie que dans d’autres maisons, explique Laurent Salomé. Chez Cartier, il y a toujours ce besoin de la maitrise des formes à cause de ce classicisme. Même si on y met une pincée d’excentricité – voire de provocation -, il y a une certaine conception du chic bien tenu.» Une touche de provocation qui trouve ses origines dans les personnalités de sa clientèle: Elsie de Wolfe (1865-1950), une des premières décoratrices professionnelles, qui se teignait les cheveux en bleu, l’actrice mexicaine Maria Félix (1914-2002), qui avait commandé en 1968 en collier serpent. Une prouesse technique réalisée avec… 2473 diamants.

Une curiosité pour l’exotisme

Si la maison a un œil sur le passé, elle n’en porte pas moins le regard au-delà des frontières françaises. Notamment vers l’Est lointain: Egypte, Inde, Chine, Japon… «La maison Cartier s’est intéressée à ces civilisations lointaines avec une vraie curiosité, indique Laure Dalon. Les frères Cartier, qui géraient la maison au début du XXe siècle, étaient à la fois des collectionneurs d’objets et des érudits.» En témoignent ces magnifiques broches en forme de scarabées. De vraies antiquités égyptiennes ramenées d’Egypte, remontées et serties dans des montures modernes. «La particularité de Cartier, c’est de ne pas faire du pastiche ou de la fantaisie, poursuit Laure Dalon. Ils intègrent à leur joaillerie des pièces anciennes, comme des jades chinois.»

De platine et de contrastes

Une des particularités de Cartier, c’est d’avoir adopté très tôt le platine, très résistant, inoxydable et très souple. «Il permet de faire des bijoux très articulés », explique Laure Dalon. Mais le style Cartier  se manifeste aussi par certaines associations de prédilection. «Comme les contrastes onyx-diamant ou onyx-cristal de roche, car le noir est important chez Cartier, note Laurent Salomé. En matière de couleur, c’est aussi l’émeraude. Ils se sont faits une spécialité des bijoux à l’indienne en émeraude gravé. Et puis c’est le mélange de couleurs, avec le style tutti frutti, c’est leur grande spécialité.» Comme une salade de fruits à base d’émeraudes, de saphir et de rubis. On en mangerait.

Pour l’homme et pour la femme

La maison de joaillerie ne s’est pas cantonnée aux bijoux. Dès le XIXe siècle, elle fabrique toutes sortes d'accessoires. En s’installant rue de la Paix en 1899, elle crée le département S, S pour Silver (argent en anglais). «Il avait pour mission de créer des accessoires plus abordables et manifeste une volonté de s’inscrire dans le quotidien de la clientèle, en créant par exemple des nécessaires à pique-nique», sourit Laure Dalon. Le petit-fils du fondateur, lui, croit très tôt en la montre-bracelet, d’où la création de deux modèles toujours commercialisés, la montre Santos et la Tank.

La création des accessoires permet aussi à Cartier «d’accompagner l’évolution de la condition féminine», note Laure Dalon, qui pointe un poudrier relié à un tube à rouge, des années 1920. A l’époque où les femmes le remplissaient elle-même avec de la pate, c’était un accessoire qu’on coinçait entre les doigts. «Les petits nécessaires s’adressaient à des femmes modernes,  indique Laurent Salomé. Dans les vieilles familles à l’époque, on ne se maquille pas, et on fumait encore moins.» Cartier au service de l’émancipation des femmes?