Un travesti rafle une floppée de prix

BD Le dernier album de Chloé Cruchaudet truste les prix décernés cet automne. Et ça n'est peut-être pas fini...

Olivier Mimran

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® Chloé Cruchaudet & éd. Delcourt

Sorti discrètement fin septembre, «Mauvais genre» a vite entamé sa moisson de récompenses : l’album a d’abord reçu le Prix Landerneau BD 2013 (présidé par Joann Sfar) le 16 octobre, puis, douze jours plus tard, celui du Coup de cœur du 33èmefestival Quai des bulles de Saint-Malo. Alors qu'in concourt toujours pour le Grand Prix ACBD de la critique (décerné fin janvier 2014), il se chuchote qu'il pourrait également faire partie des sélections du Prix Artémisia de la BD féminine et du festival international de la BD d'Angoulême. Analyse d’un phénomène annoncé.

Un travestissement de circonstance

À quoi tient l’engouement autour du nouvel album de Chloé Cruchaudet? D’abord au fait qu’il soit tiré d’une histoire vraie (et de son roman, écrit par les historiens Danièle Voldman et Fabrice Virgili), celle d’un soldat de la Grande guerre amené à se travestir pour échapper à la boucherie des tranchées. Une fois le conflit terminé, Paul dut même conserver sa fausse identité jusqu’à l’amnistie des déserteurs (en 1925). Ensuite, et surtout, parce qu’il aborde le thème –très actuel- du «transgenre»: si le travestissement de Paul/Suzanne est d’abord un geste de circonstance, on assiste peu à peu à un glissement de la nécessité vers le penchant. Ainsi, même s’il n’a légalement plus aucun motif de le faire, Paul finit par avoir un besoin viscéral de «redevenir» Suzanne. Un désir qui ne colle pas avec les représentations populaires d’héroïsme viril consécutifs à la guerre…

«Rien n'est inné»

® Chloé Cruchaudet & éditions Delcourt

Si le personnage principal suscite l’empathie, ce ne fut pas forcément le cas à l’époque. Pas plus que ça ne l’est pour les «transgenres» aujourd’hui, selon Chloé Cruchaudet: «dans mon album, Paul est entraîné dans une bagarre très violente alors qu’il porte un chemisier de femme. Et cette violence, je l’ai récemment ressentie de la part des opposants au Mariage pour tous. Preuve que la différence n’est pas plus acceptée en 2013 qu’elle ne l’était il y a un siècle». Pour son auteure, «Mauvais genre» touche d’ailleurs ses lecteurs parce qu’il les conduit à s’interroger sur eux-mêmes: «ils se demandent comment ils réagiraient sur le long terme si eux aussi étaient amenés à se travestir par nécessité -ou par jeu. Et ils réalisent que, finalement, rien n’est inné».

La force de l’album, et ce qui en explique le succès, tient donc surtout à son aptitude à pousser ses lecteurs à la réflexion. C'est une nouvelle -et brillante- démonstration du fait que le la bande dessinée n'est plus cet «Art mineur» dont on la taxait jadis.

«Mauvais genre», de Chloé Cruchaudet - éditions Delcourt, 18,95€

Bande-annonce de «CrossDresser», un documentaire de Chantal Poupaud

Une habituée des distinctions

Chloé Cruchaudet n'en est pas à sa première récompense puisqu'elle a déjà reçu le Prix Goscinny en 2008 pour «Groenland Manhattan» et le Prix Décoincez la bulle en 2009 (decerné par les Espaces culturels Leclerc et VSD) pour le même album.