Les prix littéraires sont-ils indispensables?

LITTERATURE Ce lundi sera proclamé le 110ème lauréat du Goncourt. Un prix qui comme chaque année suscite une intense agitation médiatique, promet près de 400.000 ventes en moyenne à l’auteur et relance la question de la pertinence des prix littéraires...

Annabelle Laurent

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Jérôme Ferrari, lauréat du goncourt 2012. 
Jérôme Ferrari, lauréat du goncourt 2012.  — ALIX WILLIAM/SIPA

Ce lundi, à 12h45 précises, le Goncourt sera proclamé, à l’issue d’un débat de ses dix jurés réunis dans le salon feutré du premier étage du restaurant parisien Drouant. C’est ainsi depuis 1903, et chaque année, les mêmes mots reviennent: manque d’audace, médiatisation excessive, copinage, favoritisme des «gros» éditeurs. Les mêmes maux aussi, car les failles ne sont pas toutes de l’ordre du fantasme.

«On ne passe à côté de rien»

«Une rentrée littéraire, c’est plus de 400 livres. 555 cette année. Avec les prix, on parle seulement d’une trentaine. C’est en soi très injuste et arbitraire», commence Sylvie Ducas, auteure de La littérature à quel(s) prix? (La Découverte, août 2013), qui analyse depuis 15 ans l’histoire des prix littéraires. «Il n’est pas question de tout lire!», admet d’emblée Pierre Assouline, juré du Goncourt depuis 2012. «Mais on ne passe à côté de rien. On fait attention à tout ce qui se dit», assure le journaliste et romancier, qui retrace dans Du côté de chez Drouant (Gallimard, septembre 2013) 110 ans de Goncourt. La «justice littéraire»? Elle n’a pour lui «pas plus de sens que la perfection en art».

«GalliGrasSeuil», l’expression inventée en 1989 pour dénoncer la mainmise sur les prix de Gallimard, Grasset et Seuil a largement perdu de sa pertinence depuis qu’Albin Michel ou Actes Sud (2004,2012) se sont glissés dans la liste. Les intérêts éditoriaux n’ont, bien sûr, pas disparu pour autant. «Les plus gros éditeurs se taillent la part du lion», soutient Sylvie Ducas, assurés qu’orné du bandeau rouge, le livre s’écoulera en moyenne à près de 400.000 exemplaires.

Les pressions? «Bien sûr qu’elles existent», reconnaît volontiers Pierre Assouline. Pour dire combien les choses ont évolué, il cite toutefois aussitôt la clause interdisant depuis 2008 aux jurés d’être salarié d’une maison d’édition (ce qui était donc permis auparavant!). Sylvie Ducas note dans son livre la fameuse «confiscation», en 1932, du Goncourt à Céline: «Ils avaient tous reconnu le très grand livre, et le jour du vote, il y a eu des "traîtres"». Elle y voit la «première révélation» par les Dix des pressions éditoriales dont ils sont l’objet.

Le livre que vous offrirez à Noël

En 1919, le Goncourt s’attirait les foudres de tous en couronnant Proust… génie littéraire bientôt unanimement reconnu. Aujourd’hui, on crie au manque d’audace. «Les prix ne sont pas un espace d’avant-garde, tranche d’emblée Sylvie Ducas. C’est de la littérature consensuelle». «On s’adresse au grand public», renchérit sans hésiter le juré Pierre Assouline, qui invoque «une responsabilité de prescription. Beaucoup de gens l’offrent à Noël ou ne lisent qu’un seul livre par an, celui là». Des prix comme labels «qualité» indispensables aux libraires car indispensables à leurs lecteurs pour trier dans une pléthore éditoriale… Une logique commerciale forcément intégrée au moment du vote: «Primer un livre déjà primé, ça fait une vente de moins. On est solidaires des libraires, on est tous dans le même bateau!», lance Pierre Assouline.

«Faut-il tuer les prix littéraires?». La question ne se pose plus si violemment. La France en compte aujourd’hui près de 2.000, «diversifiés, démocratisés», estime Sylvie Ducas qui constate: «On est dans une période d’apaisement, les prix sont entrés dans le politiquement correct». Quant aux candidats… le mystère du vote reste pour eux entier. Pour le Goncourt, Pierre Lemaître est le grand favori. Il nous confiait pourtant, il y a quelques semaines: «Je viens du polar, qui n’est pas considéré comme un genre noble. Vous avez vu un polar couronné par le prix Goncourt, vous?».

10% de femmes sélectionnées
Plus de 2.000 prix littéraires existent en France, et «seulement 10 % de femmes sont lauréates aujourd'hui. C’est insuffisant», estime Sylvie Ducas. «C’est le reflet de la production, rétorque Pierre Assouline. La majorité des auteurs ne sont pas des femmes.» Sur plus de cent ans de palmarès, le Goncourt a couronné à peine une dizaine de femmes. Pierre Assouline se défend: «Le jury du Goncourt comprend trois femmes en tout, dont la Présidente». «Les jurys sont en majorité composés d’hommes, note Sylvie Ducas. Le système littéraire est tel qu’ils ont davantage de consécration.»