Petits rabibochages à l'italienne

BD Le nouvel album d'Alfred, dans lequel deux frères exorcisent de vieux démons, est sans doute son oeuvre la plus intimiste et personnelle...

Olivier Mimran

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® Alfred & éd. Delcourt

Surprenant Alfred ! Après avoir connu le succès avec les scénaristes David Chauvel (Octave), Jean-Philippe Peyraud (Le Désespoir du singe) et Olivier Ka (leur Pourquoi j’ai tué Pierre a même décroché le prix du public au festival d’Angoulême 2007), cet auteur de BD, comédien et musicien travaille désormais seul. Un pari risqué, mais remporté haut la main grace au remarquable Je ne mourrai pas gibier (adaptation du roman éponyme de Guillaume Guéraud, éd. delcourt, 2009). Aujourd’hui, Alfred revient avec Come prima, un road-movie sur fond historique aussi dense que bouleversant.

 Bande-annonce officielle de «Come prima»

Duel au soleil

Bouleversant comme le sont souvent les histoires de fratries déchirées, postulat sur lequel s’ouvre l’album. Fin des années 1950. Giovanni débarque dans un bled français perdu, où il retrouve, après des mois de recherche, son aîné Fabio. Vivotant au gré de combats de boxe amateurs, celui-ci se montre d’abord agressif, peu enclin aux retrouvailles… jusqu’à ce que Giovanni lui apprenne la mort de leur père. Les deux jeunes hommes –dont on apprend vite qu’ils ne sont plus vus depuis plus de dix ans- conviennent de rallier l’Italie afin d’y enterrer les cendres paternelles…

Alors qu’ils parcourent les routes ensoleillées du sud de la France à bord d’une Fiat 500, des indices nous éclairent sur les rapports conflictuels qui lient Fabio et Giovanni. On comprend vite que le premier a fui l’Italie (dont Alfred est originaire et dans laquelle il s’est installé il y a quelques années) à la suite de certaines orientations prises pendant la guerre. Et que le second ne les lui a jamais complètement pardonnées… Comme dans la vraie vie, les secrets de famille sont un fardeau souvent trop lourd. Et pas plus que dans la vraie vie, il n’est aisé de s’en délester. Au-delà de l'hommage qu'ils souhaitent rendre à feu leur père, leur voyage -en forme de retour aux sources- vire donc forcément au règlement de compte.

® Alfred & éditions Delcourt

Un «Cinecitta-like»

Tout le talent d'Alfred consiste à exprimer des tensions indicibles, et leurs dénouements, sans les formuler directement. A cette fin, il utilise des codes de couleurs un peu attendus mais diablement efficaces: tons bleus, donc froids, quand se déchaînent violence ou passion; tons jaunes, chauds, lorsque s'instaure une accalmie. On se laisse, de ce fait, plus facilement embarquer dans ce récit doux-amer, «influencé par le cinéma italien des années 1950», comme le revendique volontiers l'auteur. Sauf qu'on reste ici, à bien des égards, plus proches du drame que de la tragi-comédie. Abouti, manifestement très personnel, cet album, qui ne laisse pas indifférent, devrait faire parler de lui.

«Come prima», d'Alfred - 224 pages couleur - éditions Delcourt, 19,99€