Richard Ford, parrain malgré lui du roman américain

Benjamin Chapon

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Richard Ford à Deauville en septembre 2013
Richard Ford à Deauville en septembre 2013 — Lionel Cironneau/AP/SIPA

«Je ne sais pas.» Richard Ford est bien embêté quand on lui demande quelle place il occupe aujourd’hui dans le monde du roman américain. Depuis que Philip Roth a pris une sorte de pré-retraite, l’auteur de 69 ans est pourtant considéré comme le parrain, le boss. Dans la plus pure tradition américaine, il sort Canada, un roman d’apprentissage et de résilience, sur la famille et la recherche du bonheur, avec pour décor des villes sordides et des grands espaces vierges magiques.

Le suspense ne compte pas

La première phrase happe littéralement le lecteur en lui racontant l’essentiel de l’action des 200 premières pages (un hold-up, des suicides, des meurtres…). On ne révèle donc rien d’essentiel en racontant que le héros et narrateur, un ado de 16 ans, discret et poli, va devoir fuir au Canada après que ses parents ont été emprisonnés pour un hold-up pathétique.

Canada n’est pas un roman à suspense, même si l’auteur lui-même confesse qu’il ne savait pas, au moment d’attaquer l’écriture, ce qui se passerait pour le héros une fois arrivé au Canada.

«Chasser des oiseaux»

Puisqu’il n’avait publié aucun roman depuis six ans, on pourrait croire que Richard Ford a eu du mal à écrire Canada. Pas du tout. L’auteur, «heureux d’en avoir fini sans efforts exagérés» avec ce roman, est un peu agacé quand on lui demande ce qu’il a fait pendant tout ce temps.

«J’ai vécu, tout simplement. Je vis dans un endroit sauvage où je peux me balader, chasser des oiseaux… J’ai passé du temps avec ma femme, j’ai lu des livres et suivi attentivement les saisons de baseball. Les critiques littéraires diront que j’ai perdu mon temps. Pas moi.»

Sans enfant

Richard Ford n’aime pas trop non plus commenter le lien qui l’unit à son personnage. Comme lui, il a perdu son père en 1960. «Dell me ressemble, il a bon caractère, est patient et attentif», concède-t-il laconiquement.

L’auteur, lui, n’a pas d’enfant, «par choix». Son récit suit le parcours d’un jeune adulte qui a vu ses parents faire une chose dont ni lui ni la société ne les pensaient capables. Un jeune adulte qui va trouver au Canada un père de substitution machiavélique et mystérieux.

Le mythe des grands espaces vierges

Après Great Falls, une ville sans âme du Montana, Richard Ford a situé la deuxième partie de son roman dans un endroit sauvage du Canada, le Saskatchewan. Une façon décalée d’aborder le mythe des grands espaces vierges américains puisque c’est là que son héros va se recentrer sur ses aspirations.

Décalée et centrale à la fois. Voilà donc la place qu’occupe Richard Ford dans le paysage du roman américain. Bien que dense, Canada se lit d’une traite trop rapide. Son prochain roman ne sortira peut-être pas avant 2019.