Festival d'Avignon: Neuf jeunes du Val Fourré secouent le public avec «Illumination(s)»

Annabelle Laurent

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"Illumination(s)", du 6 au 28 juillet au Festival d'Avignon, au Théâtre des Halles. Texte et mise en scène: Ahmed Madani. 
"Illumination(s)", du 6 au 28 juillet au Festival d'Avignon, au Théâtre des Halles. Texte et mise en scène: Ahmed Madani.  — François Louis Athenas

C'est l'histoire de Lakhdar. Un prénom pour trois hommes. Le premier a combattu la présence de la France en Algérie. Le second, son fils, a choisi d’y émigrer: au Val Fourré, l’emblématique cité de Mantes-la-Jolie qui, à sa construction, en 1959, concentrait tant d’espoir. Le troisième a vécu les émeutes de 2005, et ne sait parfois plus, de l’Algérie ou la France, quel est son pays.

Neuf dormeurs du val

Sur scène, ils sont neuf. Aucun n’est comédien professionnel. Au Val Fourré, où sa famille a posé ses valises il y a cinquante ans, Ahmed Madani, le metteur en scène, a d’abord distribué des tracts. Evoqué rapidement son projet, encouragé chacun à en parler autour de soi. A son retour, deux mois plus tard, la salle était remplie, l’enthousiasme était là. Avec plusieurs dizaines de jeunes, le travail a commencé, autour d’un texte. Le Dormeur du val, de Rimbaud. Il fallait «qu’ils aient le courage de faire un travail continu sur plusieurs mois», et, surtout, «qu’ils acceptent de se mettre à nu. De chercher le nœud», raconte Ahmed Madani.

Neuf d’entre eux l’ont convaincu, et les répétitions ont commencé, le 3 mars 2012. Il n’avait pas encore écrit une ligne. «Pas avant de les rencontrer, car tout allait dépendre d’eux». Puis la première représentation s’est tenue le 3 mai, au théâtre de l’Epée de Bois à Vincennes. Deux mois plus tard, seulement, car le projet, il l’avait «en lui depuis des années».

Cinquante ans de saga familiale

Scènes-tableaux à l’esthétique soignée, adresses au public, projections vidéo (une installation du plasticien Nicolas Clauss ouvre la pièce), jeu de lumières, chants, danses (le twist!), poésie…  Ce récit choral, brut et profondément émouvant que livre «Illumination(s)» est autant le sien que celui des neufs brillants interprètes, ses «experts de la jeunesse».

La guerre d’Algérie, la torture, «c’est l’histoire d’Ahmed, pas la nôtre», estime l’un d’entre eux à la sortie du spectacle. Plongée dans le silence, traversée de néons rouges, chorégraphiée au millimètre, la scène des émeutes de 2005 «a tout de suite beaucoup plu au groupe, parce qu’ils l’ont vécu», répond en écho Ahmed Madani. Avec eux, il dit avoir «joué au documentariste». «J’ai voulu les faire parler à l’endroit où on ne les entend pas: celui de leur histoire familiale».

«Parlez-en autour de vous!», encouragent les comédiens à la fin du spectacle. «Ils sont mordus», sourit Ahmed Madani. Tant mieux, car le public est là. Le bouche à oreille fonctionne. Les billets s’arrachent désormais dès le matin, pour un spectacle à 19h. Au sein du Off qui compte cette année 1.258 spectacles, ce n’est pas une moindre victoire. Elle sera plus grande encore si l'un des programmateurs cachés dans le public leur propose des dates, à ajouter à celles qui s'annoncent pour l'automne, dont quatre à Paris, à la Maison des Métallos, du 15 au 20 octobre. «On entre dans la phase où on va refuser du public», se réjouit l’auteur qui y voit un «signe symbolique très fort. Il y a un réel intérêt du peuple français».

«Leurs ancêtres sont les Gaulois»

De cet intérêt, Ahmed Madani n’a pas douté, quand il s’est lancé l’an dernier dans «Face à leur destin», dont «Illumination(s)» n’est que le premier volet. Un second se prépare avec des filles, qu’il «recrutera» dans toute la France dès que possible, si le succès du premier permet de boucler le montage financier du second.

Si les garçons ont ouvert le bal, c’est qu’ils sont, juge t-il, «emblématiques de la peur qui règne dans les cités. Les filles sont plus rassurantes, et les problématiques sont différentes». Dans un troisième volet, il les réunira, car, «ensemble, ils sont le peuple de demain. Ils pourront dire que leurs ancêtres sont les Gaulois. Aujourd’hui, ça fait sourire de dire ça. Mais dans trois générations, ce sera vrai».