Du porno-gore au pays du Soleil levant

MANGA Encore méconnu en France, l'Ero-guro combine scènes érotiques et macabres. Focus sur un genre pour lecteurs au coeur bien accroché...

Olivier Mimran

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DR - Shintaro Kago / éd. IMHO

Beaucoup ne connaissent du manga que ses déclinaisons «grand public». Pourtant, le médium a aussi sa face sombre. L'exemple le plus frappant reste l'Ero-guro, qui représente volontiers des actes de cannibalisme, de nécrophilie, des éviscérations et autres tortures qui feraient passer le pire des serial-killers pour un enfant de chœur. A l'occasion de la sortie de Carnets de massacre - les étranges incidents de Tengai, du Maître de l'Ero-guro Shintaro Kago (voir encadré), 20 Minutes décrypte ce genre d'une morbidité… fascinante !

Popularisé par un fait divers sanglant

On estime la naissance de l'Ero-guro aux années 1920, lorsque l'auteur de romans policiers Edogawa Rampo s'écarta de sa ligne éditoriale pour produire des nouvelles gore comme La Chenille ou La Bête aveugle. Gwenaël Jacquet, un chroniqueur spécialiste du manga, situe même ses origines au 19e siècle : «L'estampe érotique bien connue de Hokusai, Le Rêve de la femme du pêcheur, peut en faire partie». (image ci-dessous - DR Hokusai)



Pourtant, l'Ero-guro n'explose vraiment «qu'après la Première Guerre mondiale. Et il a été popularisé avec le fait divers "Sada Abe", du nom de cette femme ayant emasculé son amant après l'avoir asphyxié, en 1936. Les œuvres dérivées de cette histoire ont développé un genre à part entière». Genre dans lequel le manga s'est engouffré voici une quarantaine d'années, avec des auteurs tels «Suehiro Maruo, Junji Ito, Toshio Maeda et Shintaro Kago, bien sûr».

>>> Lire l'interview de Gwenaël Jacquet <<<

Une lecture qui donne une grande claque

L'œuvre de ce dernier est régulièrement publiée, en français, aux éditions IMHO. Benoit Maurer, son responsable éditorial, se réjouit d'ailleurs de l'accueil - critique et public - que le lectorat hexagonal réserve à l'Ero-guro manga : «Ça s'explique d'une part par le fait que les auteurs sont relativement connus d'une certaine scène : Suehiro Maruo a collaboré avec le théâtre underground japonais des années 1970, a illustré de nombreuses pochettes de disques. Shintaro Kago est connu pour ses courts-métrages d'animation et ses toys au goût un peu particulier… D'autre part, parce que les personnes qui ne connaissaient pas ont pris une grande claque : une fois le mauvais goût et le côté potache évacués, il reste réellement quelque chose de très fort, une œuvre».

L'héritage du Marquis de Sade

L'Ero-guro est, selon Benoit Maurer, «assez riche au Japon pour faire vivre de nombreux artistes, pas seulement dans le manga mais aussi en littérature ou dans le domaine de la photo et du cinéma. Il possède un public relativement important et fidèle». Reste à découvrir s'il en sera un jour de même au pays du Marquis de Sade, dont de nombreux auteurs Ero-guro revendiquent ouvertement l'influence.

Alors que la famine sévit sur le Japon médiéval de l'ère Tenmei, la princesse Sagiri a trouvé le moyen d'épargner le fief de Tengai : chaque habitant doit fournir des " morceaux " de lui-même - un bras, des yeux, un organe interne etc - pour alimenter une sorte de soupe populaire… Sans compter qu'avec une population invalide, finis les risques d'insurrection ! Malgré son humour noir et un imaginaire incroyable, ce nouveau manga de Shintaro Kago est à réserver à un public très averti en raison de ses nombreuses scènes scabreuses.

«Carnets de massacre, les étranges incidents de Tengai», Shintaro KAGO - éditions IMHO - 18€