Pascal Comelade n'est pas un artiste, il est mieux

Benjamin Chapon

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Pascal Comelade
Pascal Comelade — Stéphane Estève

Avec ses mélodies bricolées jouées sur des instruments jouets loufoques, Pascal Comelade pourrait passer pour un clown s’il ne mettait une intensité dramatique dans chacune de ses compositions. Le musicien catalan sort d'ordinaire ses albums avec une régularité de métronome. Sauf cette fois où ses fans ont dû attendre deux ans pour découvrir El pianista del antifaz.

À ses débuts, il lui est arrivé de composer et enregistrer un album en une journée. Le précédent lui avait demandé une semaine d'effort. Pour El pianista del antifaz, il lui a fallu un an. La faute à l'amitié. «J'ai voulu enregistrer avec tous les musiciens et artistes que j'ai croisés dans ma carrière. J'ai dû beaucoup voyager, et à chaque fois il faut s'installer.»

La paresse inachevée

Le pianiste masqué, traduction en français du titre de cet album, ce n’est pas lui. «Ma technique pianistique est épouvantable. Je dois faire confiance à une forme d'instinct.» Il est analphabète en musique, mais n’en tire aucune fierté désinvolte. «On a parfois dit que c'était une posture contestataire de ma part. La vraie raison est d'ordre privé : je suis paresseux.»

La preuve, il serait «incapable de reproduire ce disque sur scène, et d’ailleurs ça n'aurait pas de sens. En concert, ma musique a ses accidents, elle est inachevée mais je l'assume. Ce sont des situations éphémères.» Voilà pourquoi il ne comprend pas pourquoi certains les filment avec des téléphones portables... Mais ses concerts sont d’une telle créativité, et le spectacle de ces adultes s’acharnant sur des jouets si marquant, que l’on comprend bien la motivation des spectateurs.

Ni notes ni mots sur la musique

Même s'il est loin d'être une star, ceux qui le connaissent l'adulent. Et ça le met mal à l'aise. «Il y a un côté bête de foire à monter sur scène, à s'exhiber. Un concert me demande énormément de concentration. C'est pour ça que je ne parle pas pendant mes concerts. Je considère cela comme de la frivolité inutile. Ça m'a été reproché, mais je ne peux pas faire autrement.»

TAKE AWAY SHOW #56.3 _ PASCAL COMELADE from Vincent Moon / Petites Planètes on Vimeo.


Parler de musique en général, il veut bien. Mais pas de la sienne. «Je fais de l’impro, c'est le quotidien banal de n'importe quel musicien de jazz. J'ai une pratique immédiate de la musique. Je n'ai pas de discours, je ne théorise pas.» Alors certains s'en chargent pour lui, inscrivant sa musique à la confluence du «Do It Yourself» punk et de la musique concrète ou minimaliste. Pascal Comelade sourit. Oui, il connaît tout ça, il est érudit, mais pas sa musique. 

La Musak à la Chopin

«Franchement, j’ai joué partout, dans tout type de situation, sur les places de villages, dans des endroits insolites et inhospitaliers... Et ma musique passe partout. Alors je ne vais pas faire l'artiste snob. Je suis dans la tradition musak

La musak? Une musique d’ambiance des années 1920, bas de gamme et composée à la chaîne. Si Pascal Comelade s’inscrit lui-même dans cette lignée, sans fausse modestie apparente, nous le classerions plutôt dans celle qui va de Chopin à Glenn Gould, avec un détour par la Catalogne. Même sans partition.