Financement participatif du cinéma: Les fans se font-ils exploiter?

Philippe Berry

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Kristen Bell, l'actrice de "Veronica Mars". 
Kristen Bell, l'actrice de "Veronica Mars".  — © Warner Bros

De notre correspondant à Los Angeles

Kickstarter est un concept fantastique. Depuis 2009, ce site de financement participatif a permis à plus de 40.000 projets (jeu vidéo, documentaire, BD, film, Web série, startup) de devenir réalité. Au lieu de parler à un banquier ou à un fonds d'investissement, des entrepreneurs en herbe et des artistes souvent anonymes ont levé 600 millions de dollars en présentant directement leur idée à l'interweb. Mais alors qu'Hollywood s'invite au festin, le principe semble avoir basculé du «crowd funding» au «fan financing».

Tout a changé avec le succès monstre du projet de film Veronica Mars, qui a récolté plus de cinq millions de dollars de promesses de dons auprès de fans encore endeuillés par l'annulation de la série. Dans la foulée, Zach Braff a obtenu deux millions de dollars en deux jours pour réaliser son premier film depuis Garden State. Ils ne sont pas seuls. David Fincher, Whoopi Goldberg, Charlie Kaufman... Les stars d'Hollywood capitalisent sur leur nom.

Des contreparties controversées

Leurs motivations ne sont pas uniformes. Pour Veronica Mars, Rob Thomas s'est offert une assurance: il voulait convaincre Warner qu'il y avait une demande suffisante justifiant d'investir et de s'occuper de la distribution. Pour Wish I was here, Zach Braff souhaitait «garder le contrôle créatif» de son projet (choix des acteurs, montage final etc.) et ne pas l'abandonner aux producteurs hollywoodiens traditionnels.

Sauf que les internautes ne sont pas des investisseurs: ils ne récupèrent pas un pourcentage des recettes. Ils ne sont pas non plus totalement des mécènes: toute donation s'accompagne d'une contrepartie. Dans le cas d'un jeu vidéo comme Torment ou de la montre connectée de Pebble, la transaction est simple. Le donateur reçoit le bien fini, une sorte de pré-commande effectuée un ou deux ans à l'avance. Avec les films, les lignes se brouillent. Pour 10 dollars, Zach Braff offre des updates régulières sur la production. Pour 20 dollars, les fans ont droit à une playlist en streaming de la B.O. Ils doivent dépenser 30 dollars pour assister au screening en ligne et 10.000 dollars pour avoir un rôle dans le film avec une ligne de dialogue. Et s'ils veulent le voir au cinéma, l'acheter en DVD ou le télécharger, il doivent repasser à la caisse. Braff explique qu'il s'agit de protéger la chronologie des médias afin de ne pas effrayer un éventuel distributeur.

T-shirt, autographe, visite du plateau de tournage, invitation à l'after party, tout est bon pour obtenir quelques dollars. On touche le fond avec Melissa Jon Art, qui peine à se défaire de son image de Sabrina la petite sorcière et promet de suivre le donateur pendant un an sur Twitter pour 300 dollars.

«Pourquoi donnez-vous votre argent à de riches célébrités?»

A Hollywood, tout le monde n'applaudit pas cette ruée vers l'argent facile. Dans un billet assassin, l'acteur anglais Ed DeRuiter a accusé Zach Braff d'avoir corrompu le principe originel de Kickstarter: «Après sept saisons d'une série à succès (Scrubs, pour lequel il a touché jusqu'à 350.000 dollars par épisode, ndr), Zach Braff n'avait pas de quoi financer lui-même un projet dans lequel il croit tant? Il n'avait pas dix amis millionnaires à Hollywood pour contribuer 200.000 dollars chacun?», demande DeRuiter. Le site LaughingSpin, lui, pose directement la question aux internautes: «Pourquoi donnez-vous votre argent à de riches célébrités?»

Andrew a contribué 10 dollars au projet Wish I was There. « J'ai adoré Garden State. Je ne me sens pas du tout exploité. Je suis heureux participer au financement de l'art. J'aurai un retour qui ne se mesure pas: un film que j'espère chérir pour les années à venir», explique-t-il à 20 Minutes. «J'ai participé à plusieurs projets Kickstarter. Avec Internet, les artistes ont l'opportunité de créer une communauté, et je suis heureuse d'y appartenir», ajoute Karla. Erica Swallow partage ce point de vue. «On peut suivre un projet de l'intérieur, faire partie d'une œuvre qui dépasse chaque individu. L'argent est secondaire, il s'agit d'aider des gens passionnés à créer quelque chose», confie-t-elle.

«Personne n'est trompé»

Joseph Beyer, le directeur des initiatives numériques au Sundance Institute, rappelle à 20 Minutes un chiffre: en trois ans, Kickstarter a généré plus de 100 millions de dollars pour des projets vidéo; c'est plus que le budget annuel du fonds national américain pour les arts. Selon lui, qu'une star fasse appel au financement participatif permet au concept de devenir mainstream. «C'est bon pour toute le monde», estime-t-il, alors que 17 films présentés à Sundance cette année étaient partiellement financés via Kickstarter.

Beyer, qui a participé à 133 projets, rejette l'idée que la passion des fans soit exploitée. Selon lui, «personne n'est trompé, tout est transparent». Son verdict: «Kickstarter est l'innovation la plus excitante pour le cinéma indépendant depuis l'arrivée du numérique et d'Internet.» Zach Braff, qui devrait toucher le gros lot vu le buzz, ne dirait pas le contraire.

Avez-vous déjà contribué à un projet Kickstarter? Dites-le-nous ci-dessous.