Pamuk, l’écrivain qui ne fait pas dans le coton

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Coïncidence franco-française : l’annonce du prix Nobel de littérature décerné à l’écrivain turc Orhan Pamuk est intervenue le jour même où l’assemblée nationale a adopté une proposition de loi réprimant pénalement la négation du caractère génocidaire de massacres d'Arméniens commis entre 1915 et 1917 dans l'Empire ottoman. Or, plus que pour ses romans, le romancier est connu pour ses prises de position concernant les génocides arménien et kurde. Il déclarait en 2005 à un magazine suisse : « Un million d’Arméniens et 30 000 Kurdes ont été tués sur ces terres, mais personne d‘autre que moi n’ose le dire. » Orhan Pamuk, à la suite de cette sortie, était poursuivi pour « insulte ouverte à la nation turque », crime passible d’une peine de prison. Les poursuites ont depuis été abandonné.
En turc, pamuk signifie « coton ». Orhan Pamuk, poil à gratter de la littérature, n’a jamais été doux avec les politiques de son pays. « Je ne me souviens pas avoir jamais été en accord avec un gouvernement turc. » Avant de devenir un opposant, un peu malgré lui, et un « renégat » de la nation turque, Orhan Pamuk est un grand écrivain.
Fils d’une bonne famille bourgeoise, il a rêvé de devenir peintre puis a étudié l’architecture et le journalisme, avant de devenir écrivain. Ses romans aux structures tarabiscotées et improbables ont tous pour cadre Istanbul et posent tous la question de l’identité, de « l’entrelacement des cultures. » En remettant son prix, l’Académie des Nobels a salué un artiste expert « du jeu avec les identités et le thème du double » et « à la recherche de l’âme mélancolique de sa ville natale. » De fait, Orhan Pamuk aime les frontières et les ponts entre les civilisations. Une anecdote récurrente sur son compte rapporte que de son bureau, il peut observer le Bosphore et la séparation symbolique et géographique entre Asie et Europe. « L’été, je vois les dauphins venus de la mer de Marmara qui sautent hors des eaux sombres. Le reste de l’année, je surveille les bateaux. » Son premier roman, « Cerdet Bey et son fils », s’est vendu à 2000 exemplaires, et resta huit ans dans son tiroir en attendant un éditeur. Les suivants, succès d’estime - « La maison du silence (1983) – puis de librairie – « Le château blanc » (1985) – assoient sa réputation d’écrivain fougueux, précis, original. Le monde de la littérature découvre réellement son écriture avec « Le Livre noir » (1990) puis « La vie nouvelle » (1995). En 2001, « Mon nom est rouge » est un best-seller international qui dérange. L’éditeur sera appelé à comparaître en justice, accusé d’avoir menti sur des chiffres de ventes hallucinants. Plus qu’un auteur polémique, ce prix Nobel vient couronner un auteur unique, une voix qui dérange non tant pour ce qu’elle dit dans les journaux, mais pour la manière effrontément personnelle qu’elle a de raconter la vie, les peuples et les personnages. S’il fera probablement beaucoup parler, ce prix serait bienvenu s’il faisait, avant tout, lire Pamuk.

Benjamin Chapon