Le jardin entre au répertoire

Benjamin Chapon

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A Versailles, cette année, on célèbre le 400e anniversaire de Le Nôtre en reconstituant ses parterres.
A Versailles, cette année, on célèbre le 400e anniversaire de Le Nôtre en reconstituant ses parterres. — A. GELEBART / 20 MINUTES

A six jours du printemps, les participants au Festival des jardins de Chaumont-sur-Loire sont au travail depuis plusieurs semaines déjà. Mais pour que leurs créations contemporaines audacieuses fassent l'admiration des 200 000 visiteurs attendus, les jardiniers du Domaine de Chaumont-sur-Loire ont travaillé tout l'hiver. «On a démonté les anciens jardins, puis terrassé, tassé la terre dans certains endroits pour permettre l'accès aux gros engins, énumère Gérard Dosba, jardinier en chef du domaine. Ensuite, on leur met une terre sableuse, de la tourbe brune et blonde, des écorces et un engrais retard comme de la fiente de poulet. Ils ont besoin que tout pousse vite.»

Un bulbe ne fait pas le printemps


A l'inverse du feu d'artifice printanier qu'orchestrent les créateurs du festival, les jardiniers à temps plein du domaine n'utilisent pas du tout d'engrais. «On travaille sur un plus long terme. Une idée de transformation du domaine peut mettre cinq ans à se réaliser.»

«Le travail hivernal est moins spectaculaire, mais essentiel», confirme Alain Baraton. Le jardinier en chef de Versailles prépare depuis trois ans les célébrations du 400e anniversaire de Le Nôtre. «En avril, on reconstitue un parterre de 40 000 plantes bulbeuses, tulipes et jacinthes, utilisées à son époque. Ce sont des plantes rares et chères à propos desquelles on a dû beaucoup se documenter.»

A Versailles, mais aussi à Giverny, Chantilly ou Sceaux, la mode est ainsi à la reconstitution de ces jardins de répertoire. «C'est une façon de rendre hommage à des jardins de grande qualité, explique Gérard Dosba, qui prend l'exemple sur L'archipel de Shodo Suzuki, recréé cette année à Chaumont. Il avait été conçu en 1993 dans un lieu précis, après des mois. Là, on le déplace et on doit le faire plus vite, c'est compliqué. Mais on le fait parce que ce jardin appartient à l'histoire.»

400 ans et toujours pas fâné


«Il y a trente ans, les visiteurs venaient à Versailles voir un joli jardin, aujourd'hui ils viennent voir un lieu historique, un musée de plein air, ni figé ni triste, explique Alain Baraton. Cette démarche de retour à l'authenticité a du sens.» Mais le jardinier pointe le choc culturel qu'elle génère. «En recréant des parterres de l'époque de Le Nôtre, on va à l'encontre de la conception moderne de la beauté où ce qui compte, c'est l'ensemble du jardin, son harmonie, avec un peu de fouillis ordonné. Alors qu'à l'époque de Louis XIV, chaque fleur comptait, était présentée seule. Et elles étaient espacées et alignées au cordeau. On doit planter les fleurs à la main, pour ne pas les stresser. On les chouchoute.» Alain Baraton peut heureusement se féliciter que ces méthodes ancestrales aient perduré, du moins à Versailles.

Mais conservatisme technique et esthétique ne vont pas forcément de pair. Les jardiniers de Versailles taillent ainsi les haies avec un guidage laser pour qu'elles aient le même aspect... qu'il y a 400 ans. Et à l'inverse, Gérard Dosba s'amuse de voir des participants au festival de Chaumont utiliser d'antiques techniques ancestrales pour des créations contemporaines audacieuses.