Oxmo Puccino: « Le jazz, comme le rap, est une musique militante"

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Album rap très attendu de cette rentrée, "Lipopette Bar", signé chez Blue Note, annonce un virage jazz d’Oxmo Puccino. Grand frère de la planète hip-hop hexagonale, il a contribué, en trois albums ("Opéra Puccino", "L’Amour Est Mort" et "Le Cactus de Sibérie"), à une certaine noblesse de l'écriture rapologique. Avec ses musiciens The Jazz Bastards et ses auteurs Vincent Taeger et Vincent Taurelle, Oxmo signe un album jazz dont l’univers rappel celui des romans noirs.

Comment vous est venue l’idée de teinter votre rap de jazz ?
Nicolas Pflug, le directeur de Blue Note France, me l’a proposé. Il connaissait mon travail de rappeur et, apparemment, il s’est dit que je pouvais faire autre chose que ce qui était dans mes rails. Que ça serait intéressant de mélanger sa vision du jazz et mon hip-hop.

Quel rapport existe-t-il entre jazz et rap?
Le jazz, comme le rap, est une musique militante, qui exprime un certain mal-être, qui a besoin d’une
âme et qui est là pour longtemps.

Travailler avec des musiciens, c’était nouveau pour vous. Difficile?
Un peu. On est arrivé en studio à l’automne 2005 sans idée de texte, ni de musique. Je leur ai dit que je voulais raconter une histoire et on a commencé à composer dans le vent. On a fait ça pendant six-sept
mois, pas à pas.Toute la journée, ils jouaient et j’écrivais les morceaux sur place. Ça change du studio et des textes écrits à l’avance.

Qu’avez-vous appris d'eux ?
Je n’avais jamais avancé aussi vite et aussi haut en musique qu’en travaillant six mois avec eux. Au début, je ne comprenais rien du tout. Ils parlaient en harmonies, en do majeur… Je n’ai jamais fait de solfège ni de musique. Il y avait donc un complexe à dépasser. Ils m’ont beaucoup appris en suite d’accords, en mathématique musicale, en chimie de la musique, en histoire de la musique. Donc beaucoup de choses ont et vont changer.

Comme votre flow?
Oui. Dans mon rap et dans mon flow, ça m’a appris à laisser la technique du rappeur de côté. J’ai du simplifier les choses pour rendre le texte plus accessible. J’ai donc travaillé sur la simplicité et l’interprétation. C’est mon combat parce que je trouve que je n’interprète jamais assez.

Pourtant, en concert, vous semblez porté par le jazz, comme si cette musique vous correspondait parfaitement…
Tant mieux… C’est tellement riche musicalement qu’on peut se laisser aller. Quand le batteur s’arrête, on peut dire quelque chose d’important. Tout de suite, les accords deviennent graves. On n’est pas sur un système rap de quatre boucles, quatre mesures de sample et un petit arrangement au refrain où tu es assez limité pour interpréter. Les machines ne te suivent pas comme le fait un jazz man. En jazz, tu peux t’exprimer beaucoup plus librement. Tu vis la musique d’une autre manière. Le jazz est une musique chirurgicale où tout le monde a sa place.

Le jazz est aussi la musique de l’improvisation, comme le free style en rap…
C’est aussi quelque chose dont je me suis rendu compte. Au départ, j’étais plus John Coltrane que Thelonious Monk. Au fur et à mesure du projet, j’ai un peu plus compris Thelonious Monk et ses improvisations. A l’image du rap, il y a des règles à suivre dans l’improvisation jazz. C’est la manière de suivre ces règles tout en s’en libérant le plus possible qui te fait arriver à l’excellence. C’est là qu’on reconnaît les génies.

Votre album met en scène plusieurs histoires qui se croisent. Pourquoi?
J’avais envie depuis longtemps d’écrire des histoires qui s’emboîtent, qui commencent au point  A, passent par le point C et expliquent le point B à la fin.Ce projet m’en a donné l’occasion.

Qui est Billie, le personnage principal?
Une chanteuse de cabaret qui a eu une vie difficile. Je voulais faire quelque chose de sombre où je puisse introduire une partie de mon histoire personnelle. Et raconter l’histoire de Billie Holiday, comme un hommage, c’était idéal.

En avril 2006, vous avez chanté des extraits de cet album au Bose Blue Note Festival de Paris. Cette première présentation vous a-t-elle aidé dans la construction du reste des morceaux ?
Oh oui ! Avant ce premier concert, je ne savais pas où j’allais. Les premiers mois, on n’avait réussi à faire que 4-5 morceaux. Quand ils nous ont proposé de faire ce concert, on n’était pas prêts du tout. Mais on s’est dit qu’il fallait quand même faire sentir un peu le parfum de ce projet. Quand on a joué, c’était vraiment de l’a peu près. Je ne connaissais pas les morceaux, on n’avait pas eu beaucoup de répétitions. Mais les réactions nous ont encouragés. On a redoublé de travail et de motivation. Lorsque nous sommes arrivés en dernière session de studio à Carpentras, avec les vrais instruments, les bonnes bandes, ça sonnait vraiment différemment.

Le lieu choisi pour situer l’action de votre album, le Lipopette Bar, existe-t-il vraiment ?
Oui et non. C’est un diminutif de saperlipopette. Sachant qu’on voulait raconter une histoire typiquement jazz, je me suis documenté et j’ai découvert que les lieux les plus fréquentés par les jazz men, c’étaient les clubs, les petits bars où ils se passaient beaucoup de choses. J’en ai donc fréquenté beaucoup. Je me suis décidé pour Lipopette Bar parce qu’il fallait que ce soit un nom marrant comme le balto, le cheval gagnant… Les bars, ce sont des lieux très populaires, où passent beaucoup de gens du quartier… l’endroit idéal pour situer mon album.

Recueilli par Adeline Lajoinie

Le 10-10 et le 4-12 à Paris,
le 3-11 à Bordeaux, le 24-11 à Lyon,
le 28-11 àToulouse, le 12-12 à Nantes
et le 19-12 à Strasbourg.