Philippe Caubère: "Je fais jouir les gens avec mon corps"

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Paris, lundi 11 septembre, 17h. En face du théâtre du Rond-Point, Philippe Caubère sirote une coupe avant d’aller au charbon. Soit le filage des 6 spectacles (18h au compteur) qui constituent "L’Homme qui danse", les derniers épisodes de son épique épopée. Seul en scène, il incarne son double Ferdinand autant que sa mère, Ariane Mnouchkine, Johnny ou De Gaulle. Et cela fait vingt-cinq ans ans que ça dure…

Votre mère est au centre de L’homme qui danse*, une autobiographie théâtrale qui développe en six spectacles ce que vous abordiez déjà dans La Danse du diable…

La plus grande joie dans mon travail, c’est de jouer ma mère ! J’avais envie de la retrouver et dresser d’elle un portrait plus complet. Le faire dans tous ses méandres et ses subtilités en y intégrant plein de choses que j’avais éliminées sur le sexe ou la politique… J’ai donc repris mes improvisations d’il y a trente ans en essayant de retrouver le plaisir que j’avais eu à l’époque.

Etes-vous toujours aussi bienveillant à l’égard de vos personnages ?

Bien sûr ! Si je ne les aime pas, je ne peux pas les jouer. Quand je n’aime plus Ariane Mnouchkine, par exemple – ça m’arrive de vraiment la détester dans la vie ! – je n’arrive plus à la jouer. Parce qu’au moment où je la joue, y a pas à chier, j’ai le devoir de l’aimer ! Si je ne l’aime plus, je ne la « vois » plus. Pour ma mère c’est plus facile. Elle est morte alors je peux continuer à l’aimer…

Vous semblez conquérant sur l’affiche. A l’assaut
de quoi partez-vous ?


J’aimais bien l’idée d’un roi de théâtre avec la couronne et le bâton. Il y a un côté « A nous deux, Paris ! » S’engager dans un truc pareil, c’est une sorte de défi au non-succès…

Votre public a pourtant toujours répondu présent…

Mais c’est une légende qui dit que j’ai un public fidèle. Il ne remplit que 10 % à 20 % de la salle. Sinon il n’y aurait que des vieux… Pensez, cela fait vingt-cinq ans que je fais ça ! Il faudrait que je sois bête ou irresponsable pour penser que c’est gagné d’avance. Ou prétentieux. Or je suis mégalo, mais pas prétentieux !

Après 25 ans de spectacles seul en scène, vos créations vous sont-elles plus faciles aujourd’hui qu’à vos débuts ?

Ça dépend. Certaines choses vont plus vite parce que j’ai la technique, d’autres sont plus lentes car c’est fastidieux. Le temps joue son rôle et j’en ai parfois ras le bol de travailler là-dessus, ras le bol de ressasser les mêmes trucs et raconter la même histoire… Il y a des moments où c’est à devenir fou. Ce n’est pas possible, j’ai bientôt 56 ans et je suis encore en train de jouer mon adolescence…c’est grave !!

Ne nous dites pas que vous n’y prenez plus de plaisir… !

D’abord, je trouve des échappatoires en travaillant sur d’autres projets. Puis je replonge dans ce monde enfantin. La récompense arrive au bout, devant le public, quand les gens rient et que je n’ai pas trop peur. A ce moment là, cela repart comme en 14 ! Comme un amour qui renaît de ses cendres. Oui, la métaphore est juste… c’est un peu comme la conjugalité. Il y a des moments où l’on ne se supporte plus et puis un jour cela repart sans que l’on sache pourquoi. Et bien c’est pour moi un peu la même chose… sauf que je réussis mieux dans le théâtre que dans la conjugalité !

Il faut laisser du temps au temps ?

C’est un paradoxe. Les choses que l’on aime le plus, on veut qu’elles durent. Sauf que le temps joue son rôle d’érosion. On se fatigue, on s’ennuie… Je crois que dans l’art c’est pareil que dans l’amour : il faut être patient, parfois calculateur, ne pas se décourager, avoir du respect pour son œuvre et son travail… Flaubert m’a beaucoup aidé à ce propos. Dans ses carnets, il raconte son écoeurement pour Madame Bovary. L’idée que l’on puisse parfois faire un travail dans l’ennui et l’écoeurement total m’a beaucoup aidé. D’autant que j’avais appris le contraire au Théâtre du Soleil avec Ariane Mnouchkine : quand on s’ennuie il faut laisser tomber ! Et bien ce n’est pas si évident. Car le plaisir s’émousse aussi et on finit par se contenter d’un plaisir de plus en plus émoussé. Moi je suis un fan du plaisir. J’aime quand il est vif. Et parfois il faut se faire chier pour retrouver la vivacité du plaisir.

A ce propos, vous établissez souvent un parallèle entre le jeu et le sexe…

Oui, cela paraît un peu comme un numéro que je fais… mais je le répète car je ne suis pas le seul à le penser. Je me souviens d’une pièce d’Olivier Py, Le Visage d’Orphée où une comédienne hurlait une phrase du genre…« la culture, c’est mon cul !! » Je me suis dit « bon, ça va…je ne suis pas tout seul à le penser ! » Il me semble qu’on l’oublie trop. Car avant d’être une aventure intellectuelle, le théâtre est un acte physique, organique. Il passe par le corps. On ne peut pas faire l’impasse là-dessus. Moi je suis comme une pute : je fais jouir les gens avec mon corps. Et j’en suis fier. Voilà : un acteur sur une scène, c’est la métaphore d’un orgasme. Mais au lieu que ça dure 3 secondes, ça dure 3 heures !

Vous auriez pu être danseur, alors !

Je ne sais pas si j’aurai pu mais je l’ai voulu ! C’est d’ailleurs pour cela que mes derniers spectacles s’appellent L’Homme qui danse. Mon premier grand souvenir de théâtre c’est Les Ballets du XXème siècle de Béjart que j’ai vu au Palais des Papes d’Avignon. J’avais 15 ans quand j’ai vu Jorge Donn danser. C’était une émotion sexuelle. J’avais envie d’être cet homme. Il était beau comme un Dieu. Mais cette émotion n’a rien à voir avec la jeunesse et la beauté. Des grands acteurs comme Michel Bouquet ou Galabru provoquent ça aussi…

L’Homme qui danse balaie vos 30 premières années, ce que vous avez déjà exploité dans d’autres spectacles. Vous n’avez pas envie de nous raconter la suite ? Celle où Philippe Caubère devient Ferdinand Faure et commence à faire des spectacles seul en scène… ?

A votre avis, ma chère… Bien sûr ! Je ne sais pas si j’aurai le temps mais je veux au moins l’écrire et la raconter. Pour l’instant, je suis bloqué. Je n’y arrive plus. L’écriture est une pulsion. Comme une pulsion sexuelle. Et il faut que l’envie soit plus forte que tout sinon ce n’est pas la peine. Mais oui, j’espère que cela va revenir…Car je me dois de raconter la suite. Parfois je me dit même que quand j’ai replongé dans L’homme qui danse, il y avait certes l’envie de jouer ma mère, mais que l’idée de rejouer la même histoire sous une autre forme n’était au fond qu’une ruse pour ne pas avoir à raconter ce qu’il y avait après ! L’être humain est redoutable… En tout cas, ça ne sera pas Ferdinand. Il s’appellera Philippe ou rien. Ce sera moi. Parce qu’à 30 ans on est un homme. Enfin !

Propos recueillis par Charlotte Lipinska

L’Homme qui danse
Théâtre du Rond-Point (8ème)
Jusqu’au 30 décembre