Le photographe de ceux par qui le malheur arrive

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Todd Heisler est un héros méconnu à Visa pour l’Image. Alors que dans les lieux d’exposition du plus grand festival de photojournalisme du monde circulent des silhouettes devenues familières au fil des éditions, le fantomatique Philip Blenkinsop, le sourire et la voix aiguë de Stanley Greene ou les yeux bleus de Bruno Stevens, Todd Heisler se déplace incognito à Perpignan. Depuis cinq ans, il fait partie de l’équipe de 17 photographes du Rocky Mountain News basé à Denver, Colorado. Soit l’équivalent en plus moderne du quotidien La Montagne. Un détail dénote cependant, son Blackberry n’arrête pas de sonner. En effet, ce photographe dont c’est la première visite à Perpignan, vient d’y remporter le Visa d’Or catégorie News Magazine, concluant un grand chelem rarement égalé, prix Pulitzer, World Press Photo, Picture of the Year… Il doit ce succès soudain à un reportage sur les officiers de l’armée qui viennent annoncer aux familles américaines que leur enfant a été tué sur le front irakien. Aujourd’hui, Heisler est la preuve pour ses condisciples qu’on peut atteindre le sommet et surtout travailler en profondeur même quand on est un photographe de Presse quotidienne régionale (PQR).

Comment avez-vous été amené à travailler sur ce sujet ?

Avec un collègue journaliste du Rocky Mountain News, nous avions travaillé sur plusieurs reportages liés aux soldats sur le sol américain. Pour ma part, j'ai été trois fois en Irak mais pour de courtes durées (un mois tout de même, NDLR). Nous voulions nous pencher sur l’annonce aux familles des décès. Mon collègue a rencontré le Major Steve Beck qui a accepté qu’on le suive dans ce travail. Quand une famille a refusé la collaboration, nous nous sommes réunis et avons décidé de nous accorder plus de temps. Bien nous en a pris, il a fallu neuf mois pour construire le sujet, entre temps je faisais mon travail de « staff photographer », c’est-à-dire aller sur le terrain en fonction des événements locaux.

Comment percevez-vous le travail des photographes présents à Visa pour l’image ? Vous avez l’impression d’appartenir à un autre monde ?

J’ai en effet l’impression de travail différemment, c’est pourquoi j’apprends beaucoup ici, beaucoup de photographes présents sont des agenciers qu’on envoie aux quatre coins du monde, d’autres des freelance, d’autres encore travaillent uniquement sur des livres… J’aimerais approfondir ce sujet, continuer à travailler au niveau de l’intimité des familles, il y a tellement de facettes différentes mais aussi travailler sur les élections qui se profilent aux Etats-Unis. La réponse du public américain a été très positive que les gens soient favorables ou non à la guerre en Irak.

Qui a repéré votre travail ?

Avant que nous publions le sujet, le directeur de la photo de mon journal a envoyé une image à Time Magazine qui a demandé à en voir d’autres. Et cela a enclenché la suite, les publications, les prix… Je sais que je vais être sollicité pour travailler ailleurs. Il faut que je me pose la question de mon avenir, j’ai envie de continuer à progresser, où je ne sais pas encore, c’est un choix difficile.

Si on vous donne carte blanche, vous feriez quoi ?

Ce qui compte ce n’est pas d’ailleurs pas le lieu où atterrir mais plutôt ce que je pourrai y faire. L’idéal, c’est de pouvoir toucher une plus grande audience avec mes photos mais on perd souvent le contrôle artistique. Les meilleurs travaux photographiques sont publiés dans des livres mais peu de gens les voient, l’idéal ce serait un livre qui touche le grand public.

A vos yeux, quelle est l’utilité d’un festival comme Visa pour l’image ?

Visa est extrêmement important. Avant de venir ici, je ne savais pas à quoi m’attendre. Tout ce qu’on y voit, toutes les conversations qu’on a avec les autres photographes, tout cela contribue à élever la profession. Mais en même temps, le festival n’est pas trop fermé aux autres, dans les expos, on voit des familles, les habitants de la ville, des écoliers… En repartant d’ici, on a envie d’apprendre encore plus.

A Perpignan, Arnaud Sagnard