Tiersen et le complexe de l'accordéon

Benjamin Chapon

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«Je voulais remettre ces musiques dans leur contexte.» Le label Ici d'ailleurs ressort les quatre premiers albums de Yann Tiersen, épuisés de longue date : La Valse des monstres, Rue des Cascades, Le Phare et Tout est calme, parus entre 1995 et 1999. En 2001 sortait Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain qui utilisait la musique de Yann Tiersen. «Cela a brouillé les pistes, raconte le musicien. Je n'avais pas anticipé le succès du film et il y a eu un malentendu sur l'identité de ces musiques sorties de leur contexte pour illustrer un truc mignon.» Ses mélodies instrumentales, Yann Tiersen ne les a pas composées pour cela. «On avait perdu l'esprit de décalage, d'incongruité de mon utilisation de l'accordéon par exemple. Jouer de l'accordéon dans une usine désaffectée, ça n'a pas le même sens que dans un bar à Nogent.»

C'est pourtant sample


Par «usine désaffectée», Yann Tiersen entend un contexte post-grunge. «J'ai toujours avancé par cycles. Ado, j'étais dans des groupes à guitares et synthé. On était influencé par ce qu'on écoutait. J'ai voulu sortir de ça et j'ai commencé à bosser seul. Je me suis mis à fond sur le sample. Puis cet excès-là m'a fait revenir à l'acoustique. J'en ai eu marre de caler des loops. Je me suis dit que c'était trop con de ne pas jouer moi-même alors que j'avais la chance de savoir le faire…» C'est dans ce contexte que sont nés le son et les mélodies très spécifiques des trois premiers albums de Yann Tiersen. «Je me sentais libre, pas influencé puisque ma musique était à l'opposé de ce que j'écoutais alors. Dans mon univers, l'accordéon était un ovni musical.»

Depuis, Yann Tiersen est revenu à l'électronique et à un son plus rock, voire bruitiste. Expérimentateur sonore acharné, il travaille actuellement sur ses synthés analogiques. «Après Amélie Poulain, on m'a collé l'étiquette stupide de poly-instrumentiste, alors que je ne réfléchis pas en termes d'instruments utilisés mais de sons obtenus.» Dans son prochain album, il y aura de l'accordéon sur tous les titres «juste pour faire chier. Mais je vais traiter les sons pour que ce soit impossible de reconnaître d'où ils viennent». ■

■ CD, vinyles et K7 Infatigable pourfendeur du format CD, Yann Tiersen reconnaît que la réalité économique l'a contraint, à ses débuts, à sortir ses albums en CD. Cette réédition 2012 est aussi l'occasion de les presser en vinyle. «Je n'écoute que ça, j'ai ce luxe. J'aime les sons sensibles et versatiles. A mes débuts, j'ai envoyé ma musique aux labels sur cassettes audio. Ça craquait bien.»