Tout savoir sur Edward Hopper (sans avoir vu l'expo)

CULTURE Pour flamber / ne pas être largué dans les dîners en ville...

Annabelle Laurent

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Une femme devant «Office at night» (1940) à la rétrospective d'Edward Hopper au Grand Palais, le 8 octobre 2012. 
Une femme devant «Office at night» (1940) à la rétrospective d'Edward Hopper au Grand Palais, le 8 octobre 2012.  — Francois Mori/AP/SIPA

C’est l’évènement de la rentrée. Hopper à Paris, pour la première fois. Le commissaire de l’exposition a parcouru les Etats-Unis pendant des mois pour convaincre les conservateurs de se séparer des tableaux du maître, et tout le monde ne va ne parler que de ça. Problème: dans les prochaines semaines, vous n’avez pas quatre heures devant vous (+ quatre autres de TGV pour les non parisiens) pour poireauter sous un parapluie devant le Grand Palais, ni la santé pour étouffer peu à peu, pressé par la foule, devant chaque tableau, jusqu’à finir piétiné devant Nighthawks. Mais il va falloir suivre. Petite antisèche pour votre survie en milieu hostile, j’ai nommé les dîners snobs, peuplés de convives dont il vous faudra identifier les penchants pour viser juste.

Pour le biographe

Avant de peindre Gas ou Hotel Room que vous avez peut-être en poster dans votre chambre, Hopper était illustrateur. Le Hopper que l’on connaît ne le devient qu’à 42 ans. Avant cela, il se forme à la New York School of Illustrating, et pour subvenir à ses besoins, travaille à partir de 1908 à New York comme dessinateur publicitaire puis comme illustrateur. «Hopper le vit très mal. A tort, car son ancrage dans l'illustration sera la clef de son succès» note le commissaire de l’exposition Didier Ottinger. Hopper connaît donc un début de carrière difficile, et n’est reconnu que dans l’entre-deux-guerres, avec sa première exposition personnelle au Whitney Studio Club en 1920.

Pour le patriote

Certes, la France est un pays merveilleux auquel on ne peut rien refuser (croyez-y le temps de séduire votre voisin de table chauvin), mais si la rétrospective a lieu à Paris, ce n’est pas pour rien. Hopper était un grand francophile, qui «récitait du Verlaine dans le texte», dit-on. Entre 1906 et 1910 il fait trois longs séjours à Paris qui l’inspirent beaucoup. Il étudie de près les grands tableaux du Louvre, s’intéresse à la photographie avec Eugène Atget, et produit une trentaine d’œuvres sur Paris. Quelques-unes sont présentes dans l’exposition. Dites donc: «J’ai adoré French Six-day rider… Hopper est peut-être le peintre de l’Amérique, mais il nous doit tout». Il sera ravi.

Pour le matheux

Cent. De 1924, date à laquelle ses aquarelles de la Nouvelle-Angleterre lui ouvrent les portes du succès, jusqu’à sa mort en 1967, Hopper n’a réalisé que cent toiles. Soit: rien du tout. A titre de comparaison, à l’extrême opposé sur l’échelle du prolifique, on trouve Picasso: 8.000 œuvres en 80 ans de carrière. Hopper, lui, ne réalisait qu’un à deux tableaux par an, depuis sa maison de Cap Code, semblant insensible à son succès et à l’avancée, qui le fera bientôt passer pour un has-been, de la peinture abstraite, Jackson Pollock en tête.

Pour le poète

Déclamez d’un air inspiré: «Je crois que l'humain m'est étranger. Ce que j'ai vraiment cherché à peindre, c'est la lumière du soleil sur la façade d'une maison». C’est ainsi qu’a décrit un jour Hopper l’essence de son travail. Au fil des ans, les toiles d’Hopper seront de plus en plus épurées, jusqu’aux fameux Sun in an empty room et Rooms by the sea (1951) où seule la lumière illumine un décor vide de toute âme humaine.

Pour le cinéphile

L’ami des salles obscures sera ravi d’apprendre qu’House by the railroad, l'un des plus célèbres tableaux de Hopper - celui où surgit d’une lumière jaune la silhouette d’une maison à l’abandon - a inspiré Alfred Hitchcock pour Psychose. Montrez-lui ces deux photos mises côte-à-côte pour le convaincre. Night Windows (1928) évoque aussi fortement Fenêtre sur cour (1954) du même cinéaste. Autre réalisateur inconditionnel d’Hopper: Wim Wenders, qui raconte dans «La toile blanche d’Edward Hopper» (voir encadré) avoir été «électrifié» quand il a découvert le travail d’Hopper pour la première fois. «Je l’ai montré à tous mes amis, surtout à mon chef-opérateur de l’époque, Robby Müller, et on a pris Hopper pour modèle». L’esprit d’Hopper se retrouve dans Paris, Texas (1984) et dans La fin de la violence (1997). Lynch, Jarmusch et Antonioni font aussi partie du fan club.

Pour le psy

Qui était vraiment Edward Hopper? Etait-il aussi solitaire et mélancolique que ses héros? Dans Edward Hopper, Entractes, Alain Cueff le qualifie de «dernier puritain», rappelant la profonde empreinte de son éducation protestante qui se «caractérise entre autres par un rapport frontal à la ''dure réalité'' et par une certaine méfiance à l'égard des émotions, de la jouissance esthétique, des images», explique l'historien d'art au Figaro. Bref, Hopper n’était pas un grand rigolo. Modeste, réservé, il partageait sa vie avec sa femme «Jo», peintre elle aussi, entre un atelier au 3 Washington square et sa maison le long de l’océan à Cap Code. Jo sera son unique modèle: elle refusait qu’il en engage d’autres. Le couple avait un chat, à défaut d’enfant… «La toile blanche d’Edward Hopper» vous permettra de faire connaissance avec Jo, qui n’était pas vraiment la joie incarnée… Votre voisin psy devrait hocher la tête d’un air entendu, avant d’enchaîner sur les relations d’Hopper avec ses parents.

>> L'expo Hopper en images, c'est par ici.

Le documentaire de Jean-Pierre Devillers «La toile blanche d’Edward Hopper» (2012 - 52 min) sera diffusé dimanche 14 octobre à 16h45 sur Arte, à l'occasion d'une programmation spéciale tout au long de la journée. Le film sera aussi disponible en DVD le 6 novembre (20 euros).